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La révolution russe face au tribunal de l’Histoire

Par Olivier Besancenot. À l’occasion de la parution de mon livre consacré à la révolution russe (« Que faire de 1917, une contre-histoire de la révolution russe », éditions Autrement, 192 pages, 17 euros, à commander à la Librarie La Brèche), je publie ici un chapitre que j’ai finalement décidé de ne pas retenir dans mon ouvrage. C’est la 6e saison de la série chronologique et romanesque qui accompagne mon essai, une scène improbable où la révolution russe comparaît à la barre...

Toute ressemblance avec des faits ou des personnages existants n’étant, bien entendu, absolument pas fortuits.

***

8 mars 2017, 9 heures

Salle d’audience du tribunal de l’Histoire, île de la Cité, Paris

L’huissier demande au public parsemé de se lever pour accueillir Monsieur le juge Discourtois. Celui-ci prend aussitôt la parole.

« Nous sommes ici pour entendre Madame Larévolutionrusse accusée de « crimes contre l’humanité et délit d’opinion », suite à une plainte conjointement déposée par l’État et le capital. Monsieur le procureur Lafouine est-il présent ? Bien. Madame Larévolutionrusse est-elle représentée ? » Silence gêné dans l’assistance. « Eh bien, Madame, avez-vous un avocat ? »

Mme Larévolutionrusse : « Non, il faut croire qu’on ne se bouscule pas pour défendre ma cause. J’ai préféré refuser l’avocat commis d’office, qui me saturait d’effets oratoires et dont les intonations bonapartistes, lorsqu’il évoquait Robespierre et la Révolution française, me perturbaient. Je me défendrai donc seule. »

Le juge Discourtois : « Bien, veuillez décliner succinctement votre identité. »

Mme Larévolutionrusse : « Je suis née en Russie le 8 mars 1917. Un père marxiste, une mère anarchiste. La contre-révolution m’a pris tous mes enfants… »

Le juge Discourtois : « Vous prétendez donc avoir 100 ans ? Est-ce une plaisanterie ou une provocation envers la cour ? »

ML : « Ni l’un ni l’autre, seulement la vérité… je suis ce que l’on appelle un spectre… »

Le juge Discourtois : « Qu’est-ce que cette histoire… Procureur Lafouine, avez-vous quelques explications à fournir pour éclairer nos lanternes ? »

Procureur Lafouine : « Bien sûr Monsieur le juge, il s’agit d’un stratagème éculé de la partie adverse. La désincarnation fait partie intégrante de sa ligne de défense, dans le but évident de se déresponsabiliser des actes réellement commis. Or, il est de notoriété publique que Madame Larévolutionrusse est activement recherchée depuis plusieurs années. Un mandat d’arrêt international a même été prononcé à son encontre en 1989. Dans ce cadre, la préfecture de Paris l’a fort heureusement interpellée, l’année passée, en Mai, place de la République, alors qu’elle s’apprêtait à prendre la parole pour s’adresser au mouvement Nuit Debout. Depuis elle a été placée en détention provisoire… pour le bien de tous. »

ML : « Essentiellement pour le bien du capital et de l’état que vous représentez ici scrupuleusement Procureur Lafouine… »

Procureur Lafouine : « Ne changez pas de sujet Madame. J’ai ici un dossier complet de preuves à charge contre vous, compilé par le travail de prestigieux historiens à la renommée incontestable : pièce à conviction n° 1940, Monsieur le juge, intitulé Le véritable visage du communisme… »

LJD : « Soit, Monsieur le procureur, mais sur cette affaire de spectre ? S’agit-il de condamner des faits ou des idées ? »

PL : « Les deux précisément… »

LJD : « Nous voilà bien. Madame Larévolutionrusse qu’entendez-vous par spectre ? »

ML : « C’est ainsi que Karl Marx m’a imaginé en 1848, en écrivant les premières lignes de son manifeste du parti communiste : « un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme. » Je suis ce spectre et je me suis incarné pour de bon en Russie, l’année 1917… »

PL : « Monsieur le juge, vous pouvez constater par vous-même que Madame semble en effet hantée de toute part, pour ne pas dire visitée… ». Des ricanements fusent du carré réservé à la presse. Hilare, le spécialiste de la rubrique justice de l’hebdomadaire Valeurs Du Passé en perd son chewing-gum. Il le récupère et le colle discrètement sous son siège. Le procureur, fier du succès de son bon mot, pose, le buste bombé, quelques instants face au public.

LJD : « Madame, vous dites être un spectre, mais vous n’avez pas fait que hanter les morts. Qu’avez-vous à répondre au motif de crime contre l’humanité, et aux 100 millions de morts recensés par la pièce à conviction n° 1940 ? ». Dans la salle, certains regards accusateurs fixent l’accusée.

ML : « Que je n’ai jamais fait autre chose qu’œuvrer pour l’émancipation de l’humanité dont je suis le produit et je dis aussi que votre comptabilité morbide est un outrage… »

Le procureur manque de s’étouffer lorsqu’il s’égosille : « Monsieur le juge !!! De qui se moque-t-on ? ». Sa voix trop haut perchée contrarie tout le monde.

LJD : « Pas d’interruption s’il vous plaît, nous vous écoutons… »

ML : « Comme vous, j’ai lu la pièce à conviction n° 1940. J’ai parcouru également ces unes tapageuses m’étant dédiées ainsi que ces éditos insultants me concernant. J’ai entendu ces propos répétés en boucle à mon sujet. J’ai éprouvé une colère froide lorsque j’ai découvert ce bandeau racoleur et mensonger « le communisme = 100 millions de morts » accolé au Livre noir du communisme, crimes, terreur, répression, dirigé par l’historien Stéphane Courtois, lorsqu’il fut publié en 1997. En guise de réponse, je voudrais vous lire un extrait du texte rédigé par un philosophe Daniel Bensaïd, un des rares qui ait osé me défendre publiquement à cette époque. Dans un texte intitulé Communisme contre stalinisme, il rétorque à mes détracteurs : « Le décompte des auteurs, eux-mêmes, parvient à 85 millions. M. courtois n’est pas à 15 millions près. Il manie le cadavre à la louche. Cette comptabilité macabre de grossiste, mêlant les pays, les époques, les causes et les camps, a quelque chose de cynique et de profondément irrespectueux pour les victimes elles-mêmes ». En effet, Monsieur le Procureur, à force de discréditer les chiffres à l’occasion d’estimations fantasques et déplacées, on finit par banaliser les unités humaines au point de déshumaniser le sujet dont on parle. Les crimes du stalinisme parlent d’eux-mêmes dans leur horreur de masse. Inutile d’en ajouter au risque de perdre toute crédibilité et finir par désamorcer le propos. Entre improbables comptes d’apothicaires et bidouillage grotesque de l’Histoire, il y a le respect des événements, de leur chronologie et surtout de la vie de leurs acteurs.

PL : « Vous allez nous donner une leçon d’Histoire, on croit rêver ! »

ML : « Rêvez donc Monsieur le Procureur, et tâchez de réaliser vos rêves plutôt que simplement d’y croire. Vous vous appuyez sur des démonstrations, j’ai les miennes. Vous présentez vos preuves à charge, supportez que j’oppose un plaidoyer. Craignez-vous les écrits autant que les spectres monsieur le Procureur ? Avec votre autorisation, je souhaite donc continuer à porter à la connaissance de la cour la démonstration cinglante de Daniel Bensaïd : « Dans le cas de l’Union soviétique, elle aboutit à un total de 20 millions de victimes sans que l’on sache ce que le chiffre recouvre exactement. Dans sa contribution au Livre noir, Nicolas Werth rectifie plutôt à la baisse les estimations approximatives courantes. Il affirme que les historiens, sur la base d’archives précises, évaluent aujourd’hui à 690 000 les victimes des grandes purges de 1936-1938. C’est déjà énorme, au-delà de l’horreur. Il parvient en outre à un nombre de détenus du goulag d’environ deux millions en moyenne annuelle, dont une proportion plus importante qu’on ne le croyait a pu être libérée par de nouveaux arrivants. Pour atteindre le total de 20 millions de morts, il faudrait donc ajouter aux chiffres des purges et du goulag, ceux des deux grandes famines (cinq millions en 1921-1922 et six millions en 1932-1933) et ceux de la guerre civile, dont les auteurs du Livre ne peuvent pas démontrer, et pour cause, qu’il s’agit de « crimes du communisme », autrement dit d’une extermination froidement décidée. »

PL : « Vous prétendez donc n’avoir tué personne ? »

ML : « J’ai tué lorsque l’on m’agressait, uniquement, c’était déjà parfois beaucoup trop, pour ma conscience et pour mon âme, mais je n’avais pas le choix ! »

PL : « En somme, nous nous dites avoir agi en situation de légitime défense ? ! »

ML : « Oui, absolument, c’est le terme qui convient. Vous feriez un excellent avocat monsieur le procureur ! »

PL : « Le vôtre ? Ça jamais ! »

ML : « J’affirme ici que ceux qui ont tué et massacré en mon nom, dans les proportions que vous évoquez, sont des usurpateurs d’identité et d’infâmes assassins qui ont sali la cause. Les bons comptes font les bons amis, les mauvais fabriquent des ennemis taillés sur mesure. Ces additions de grossiste vous arrangent, elles créditent les révolutions du passif des contre-révolutions, brouillent les pistes, et écrasent la mémoire des vaincus. Au-delà des querelles de chiffres, je veux dénoncer une opération politique qui avance masquée derrière votre comptabilité de croque-morts : discréditer pour toujours les idées alternatives au capitalisme. Vous souhaitez, Monsieur le procureur, me ranger au rang des atrocités de l’Histoire et me loger à la même enseigne que le nazisme. Je voudrais d’ailleurs citer… »

PL : « Encore, nous sommes à un procès, Madame, pas à une séance de lecture ! »

ML : « Soit ! Accordons-nous alors sur le fait que Daniel Bensaïd fera office d’avocat à titre posthume durant ce procès. Dans ses ouvrages, il avait déjà eu l’occasion de faire parler la révolution française (Moi la révolution, NDLR) et même entamé un dialogue avec Jeanne d’Arc (Jeanne, de guerre lasse, NDLR). S’adresser à distance du temps devant ce tribunal ne devrait pas être un problème pour lui. Aussi je laisse la parole à mon défenseur : « Qu’il soit légitime et utile de comparer nazisme et stalinisme n’est pas nouveau – Trotsky ne parlait-il pas d’Hitler et de Staline comme « d’étoiles jumelles » » ? Mais comparaison n’est pas raison et les différences importent autant que les similitudes. Le régime nazi a rempli son programme et tenu ses sinistres promesses. Le régime stalinien s’est édifié à l’encontre du projet d’émancipation communiste […] À diluer l’histoire concrète dans le temps et dans l’espace, à la dépolitiser délibérément, par choix de méthode, il ne reste qu’un théâtre d’ombres. Il ne s’agit plus d’instruire le procès d’un régime, d’une époque, de bourreaux identifiés, mais d’une idée qui tue. »

PL : « Certains de vos partisans, eux, se sont montré moins récalcitrants et n’ont pas hésité à plaider coupables ! »

ML : « Écoutez le propos de mon avocat jusqu’au bout, il allait devancer votre remarque : « La repentance est certes à la mode. Que MM. Furet ou Le Roy Ladurie, Mme Kriegel ou M. courtois lui-même ne soient jamais venus au bout de leur travail de deuil, qu’ils trament comme un boulet leur mauvaise conscience de staliniens retournés, que leur expiation cuise dans le ressentiment, c’est leur affaire. Mais ceux qui sont restés communistes sans jamais avoir célébré le petit père des peuples ni psalmodié le petit livre rouge du grand timonier, de quoi voulez-vous donc M. Courtois qu’ils se repentent ? » Comme quoi, Monsieur le Procureur, il serait judicieux de se méfier des généralités. De plus, vous savez comme moi, que les derniers convertis sont souvent les plus zélés. Je me souviens, en effet, de l’empressement de certains ralliements. En 1975, un jeune philosophe, ex-maoïste zélé, André Glucksmann, avait sorti un ouvrage intitulé « la cuisinière et le mangeur d’hommes », qui avait fait grand bruit. Sa thèse essentielle consistait à faire remonter à Marx les origines du système concentrationnaire soviétique de Staline. Cette affirmation avait immédiatement été saluée par Bernard-Henri Lévy dans une chronique parue dans le Nouvel Obs datée du 30 juin 1975. Le témoignage d’Alexandre Soljenitsyne retranscrit dans Archipel du Goulag (1974) leur avait, semble-t-il, ouvert les yeux. Jusqu’alors, ces férus de bibliothèque avaient probablement dû être interdits d’accès à certains rayons de la pensée critique, je ne vois pas d’autres explications. Autrement comment comprendre que l’existence des témoignages antistaliniens, déjà fort nombreux, comme les écrits sans concessions de Victor Serge contre la dégénérescence stalinienne, le récit de Panaît Istrati pourfendant l’univers dictatorial de l’URSS à son retour de voyage, en 1929, la biographie accusatrice de Boris Souvarine consacrée à Staline en 1935, ou encore la Révolution Trahie rédigée par Léon Trotsky en 1936, ne soit parvenus à la connaissance de ces esprits « éclairés ». À moins qu’ils aient gardé de leurs jeunes années le goût du tri idéologique sélectif et du rejet des ouvrages jugés profanes. Au final, leur contre-révolution philosophique promettait d’être aussi sectaire que leur idée de la révolution ! Bardés du même type de certitudes que par le passé, ils allaient désormais s’employer à prouver que tout reliait Staline à Lénine, et donc logiquement à Marx. De cette manière, Marx qui avait pourtant salué la Commune de Paris en 1871 par des intonations libertaires fut intronisé, en quelques semaines, auprès de l’opinion, le précurseur du bureaucratisme totalitaire sanglant qui entache aujourd’hui encore mon nom. Cette hypothèse confine à l’absurde et au méprisable. Elle voudrait raccorder entre eux des fils que l’Histoire a rompus à maintes reprises, notamment durant mes jeunes années. Sous Lénine, s’il a pu m’arriver de douter quelquefois face à l’ampleur de la répression, durant la guerre civile, ou lors de la révolte de Kronstadt en 1921, par exemple, je ne me suis jamais sentie mise sous tutelle ou en quarantaine comme j’ai pu l’être par la suite. Avec Lénine, je dialoguais, et il partageait d’ailleurs la crainte qu’un monstre bureaucratique s’empare de moi. Seulement, il pensait sincèrement que le développement économique permettrait à la Russie soviétique de s’extirper du féodalisme et de se débarrasser, par là même, de ce qu’il pensait n’être que des vestiges du système tsariste. Il se trompait lourdement, moi aussi. Nous n’avions pas conscience de ce qui était en train de prendre forme sous nos pieds. Avec le parti bolchevique des premiers temps, j’ai pu être tiraillée quelquefois mais je pouvais débattre et aucune oligarchie ne m’avait encore confisqué, murée et caricaturée en dictature féroce ».

PL : « Le bon Lénine, le méchant Staline, nous connaissons le refrain. Vous niez l’existence des camps sous Lénine ? Le bagne des îles Solovski ne vous évoque rien ? Voulez-vous je vous rafraîchisse la mémoire ? »

ML : « Ce ne sera pas utile Monsieur, j’ai en mémoire les différents épisodes de ma vie, des plus glorieux aux plus tragiques. Ce bagne existait en effet dès les années 1920 et il y eut bien des morts, de mauvais traitements et de famine. Je ne me le pardonne toujours pas. Mais je tiens à affirmer que cette prison n’était pas encore, à ce moment-là, ce lieu d’extermination qu’il est devenu quelques années après. Vous évoquiez ma mémoire à l’instant Monsieur le Procureur, je voudrais m’adresser à la vôtre en lui préconisant une lecture que vous devriez, cette fois-ci, considérer comme recevable. Il s’agit du récit du monarchiste Oleg Volkov qui fut condamné à 28 de réclusions et déporté là-bas. Son témoignage, Les ténèbres, n’est pas tendre avec moi, car il revendique le fait de ne m’avoir toujours combattue. Il décrit sans bienveillance à mon égard sa plongée en enfer, les conditions inhumaines, les privations, les pressions psychologiques, les morts. Pourtant dans cette déposition à charge, il explique que rien au début ne fut comparable à la « véritable nuit de Saint Barthélemy de l’hiver 1929-1930 », durant laquelle les détenus furent exécutés massivement. Vous conviendrez donc que mes pires zones d’ombre ne pourront jamais s’apparenter à l’obscurité concentrationnaire qui sévit sous Staline. »

PL : « Qui peut encore vous croire ? Vous n’avez plus de partisans ?

ML : « Le capitalisme les auraient tous retournés, c’est bien cela ? J’observe Monsieur le procureur que les repentis que vous citez sont passés de l’adulation aveugle à la fausse idée qu’ils se faisaient de moi à l’adoration clairvoyante de l’économie de marché en un temps record. Je les entends, c’est vrai, défendre avec la ferveur d’antan, et la même prétention dogmatique, leur nouvel idéal, un capitalisme mondialisé, grand et unique vainqueur de l’Histoire. Le « seuil ultime de l’humanité ». Leur système, en crise « systémique » selon l’expression en vigueur, a pourtant failli s’effondrer comme un château de sable en 2007, si l’argent public de vos impôts n’était pas venu sauver les banques en faillite. Avec votre argent aussi Monsieur le Procureur ! »

PL : « Laissez ma feuille d’imposition où elle est, elle est déjà bien trop pesante comme ça à mon goût ». Pas de rires cette fois-ci. La salle ne réagit pas. Le procureur a, semble-t-il, ostensiblement raté son effet. Gêné aux entournures, il reprend l’offensive illico « Vous pensez vous en sortir en faisant le procès du capitalisme ? C’est bien vous qui êtes amenée à comparaître à la barre aujourd’hui et pas lui ! » Le rubricard de Valeurs Du Passé, inquiet de la tournure prise par la discussion, s’empare machinalement du bouchon de son stylo et se met à le mâchouiller nerveusement, la mâchoire crispée. »

ML : « Un tel procès serait pourtant un acte de salubrité publique. Le capitalisme génère les inégalités, la barbarie et le chaos climatique. Les guerres chaudes du pétrole ont pris le relais de la guerre froide et la paix promise au début des années 1990 n’est plus qu’une lointaine illusion. Je suis un astre mort selon certains, un spectre amené à continuer à vous hanter selon d’autres, j’appartiens donc au passé selon tous. Pourtant, le malheur n’a pas succombé et il sévit dans des proportions inquiétantes… »

PL : « Objection votre honneur, l’accusée détourne le débat » Un jeune homme vêtu d’un polo noir sur lequel est écrit en blanc Rêve général se dresse d’un bond et crie « Laissez-la parler ! » avant d’être immédiatement sorti de la salle, escorté par deux gendarmes.

LJD : « Encore une manifestation de ce type et je fais évacuer le public. Nous ne sommes pas place de la République ici ». Quelques murmures agacés parcourent les rangs, mais le calme revient.

PL : « Ce sont vos crimes, comptabilisés en nombre, qui sont en cause. Ne vous dérobez pas. »

ML : « Je ne fuis pourtant rien, ni personne. Je plaide non coupable car en conscience je me range, ici au rang des premières victimes de la contre-révolution stalinienne. Et je vous invite à balayer devant votre porte avant de plutôt que tenter de fracasser la mienne au pied de biche. Vous évoquez nos morts, je vous parle de vos guerres. En avril 2015, un groupe de médecins lauréats du Prix Nobel de la paix, a estimé à 1,3 le nombre de victimes de la « guerre mondiale contre le terrorisme » menée par les puissances occidentales depuis le 11 septembre 2001, en Irak, Afghanistan et au Pakistan. Si l’on ajoute le bilan de la première guerre du Golfe menée en 1990, ainsi que le terrible embargo imposé par les États-Unis à la population civile qui s’en suivit, le total de ces seules guerres avoisine les 3 millions. Pourquoi voudriez-vous que je n’intègre pas ces terribles constats à ma ligne de défense. Après tout, je sors tout droit des entrailles de ce système qui perdure et contre lequel je me suis dressée il y a cent ans. Si j’adoptais d’ailleurs la même comptabilité que vous, il me serait facile de rédiger, si j’en avais le temps, le livre noir du capitalisme. Mais un siècle n’y suffirait pas. Et j’en ai déjà un au compteur. Chacun des chapitres de cet ouvrage dénombrerait les horreurs perpétrées et décrirait ce dédale infini de monstruosités commises pour satisfaire la profitabilité et la fortune de quelques-uns : l’esclavage, le colonialisme, les guerres mondiales, les « interventions chirurgicales » assassines, la misère au Nord les famines du Sud. Saviez-vous au moins Monsieur le Procureur qu’en 2010, un rapport de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) faisait état du fait qu’« avec la mort d’un enfant toutes les 6 secondes pour des problèmes liés à la malnutrition, la faim reste la plus grande tragédie et les plus grands scandales au monde ». Qui faut-il inculper, les pompiers ou les pyromanes ? »

PL : « La FAO n’appelle pas à faire la révolution, Madame ! »

ML : « En lisant ses travaux, il me prend envie de la faire à nouveau, et sur le champ ! Le travail salarié, pierre angulaire sur laquelle repose le système qui extirpe et vole la plus-value sur le dos des travailleurs, afin de gaver de dividendes tue 5 000 personnes par jour selon le Bureau international du travail. Selon l’ONG britannique Oxfam « huit milliardaires possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit plus que 3,5 milliards d’individus » et le « patrimoine des 1 % les plus riches a dépassé celui des 99 % restants en 2015 ». Dire qu’un de vos présidents français s’était fait acclamer à l’époque à l’idée que la finance n’avait pas de visage. En voilà 8, avec des noms, des prénoms et des adresses.

PL : « Suggérez-vous à mi-mots des représailles ? »

ML : « Non, loin de moi cette idée. Mais en pensant aux luttes ouvrières qui ont secoué votre pays contre les patrons voyous durant ces derniers temps, je voulais dire, distinctement, que huit exploiteurs, comparés à des milliards d’exploités, représente une somme tout à fait séquestrable… »

Le procureur bondit de son banc et se met à hurler : « C’est un propos odieux, une menace à l’ordre public, Monsieur le juge ! »

LJD : « En effet, ce motif s’ajoutera sûrement aux nombreux motifs d’inculpations qui pèsent contre vous ». Une partie de la salle proteste énergiquement. Certains conspuent. Les premiers noms d’oiseaux volent.

LJD : « Silence, silence… » Le vacarme reprend de plus bel. « Silence ! J’ai dit silence ! » Des militants se mettent à entonner « Paris debout, soulève-toi ! ».

LJD : « La séance est suspendue jusqu’à nouvel ordre, nous reprendrons le procès ultérieurement, à huis clos, probablement au nouveau tribunal de Paris qui doit ouvrir ses portes »

Dans le wagon cellulaire qui le ramène vers la maison d’arrêt, elle aperçoit furtivement un kiosque à journaux sur lequel est placardée, en quatre par trois, la une du nouveau numéro de Valeurs Du Passé « Pourquoi la France est un pays communiste ». « Ah les Français… » se dit-elle, en fermant les yeux.

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Mis à jour le mercredi 8 novembre 2017