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Pyrénées, 1939 : le drame des camps d’internement des réfugiés espagnols

https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/echo-de-presse/2019/04/02/camps-d-internement-refugies#

Entraînement sportif de soldats des Brigades internationales au camp d’internement de Gurs, 1939 - source : WikiCommons

Après la victoire de Franco début 1939, environ 450 000 Républicains franchissent les Pyrénées. Traités en France comme des « indésirables », beaucoup sont internés dans des conditions dénoncées par la presse de gauche.

Février 1939. C’est dans une France au bord de la guerre, marquée par une situation économique tendue, effrayée par la « menace rouge » et en proie aux pires réflexes xénophobes que quelque 450 000 réfugiés républicains franchissent les Pyrénées pour fuir la répression impitoyable des Phalangistes. Leur exode – qu’on appellera la « Retirada » – fait suite à la victoire de Franco lors de la guerre d’Espagne, qui a déchiré le pays pendant trois ans.

Le journal local Le Petit Marseillais parle par exemple le 7 février d’une « horde en guenilles » qui vient de franchir les Pyrénées.

« Le spectacle qui se déroule à la frontière et que l’on peut examiner le long des routes défie l’imagination la plus extravagante. Vision dantesque, c’est une expression d’une banalité navrante pour résumer l’hallucinante vision de ce qui n’est pas une exode, mais qui prend l’allure d’une véritable invasion par une horde déguenillée.
Invasion pacifique peut-être jusqu’ici en apparence, mais qui risque de devenir menaçante si la frontière reste ainsi ouverte, car le gros de l’armée républicaine ne s’est pas encore présenté. »

Dans le quotidien nationaliste L’Action française du 18 février, le polémiste Léon Daudet crie à l’invasion barbare :

« Nous l’avions annoncé. Nous l’avions écrit ici. Ce fut, et c’est encore, la pagaille la plus complète, la plus honteuse, la plus dangereuse, tant au point de vue des épidémies, que des contacts avec une population française non prévenue, non avertie, non protégée, et qui crut voir arriver les barbares.
Les détails navrants, quelques-uns atroces, ont afflué. Des voleurs de joyaux et d’objets religieux espagnols, ont été arrêtés. D’autres, ténébreusement protégés, ont gagné la région de Paris, où ils essaieront de jeter le trouble. »

La France gouvernée par Daladier, totalement impréparée à recevoir cet afflux massif de réfugiés, décide d’accorder refuge aux persécutés, mais va appliquer le décret-loi du 12 novembre 1938 prévoyant l’internement dans des « centres spéciaux » des étrangers « indésirables ».

À la frontière, les militaires français trient les arrivants. Les familles sont séparées : femmes, enfants, vieillards sont répartis dans toute la France, tandis qu’on envoie les hommes jeunes et les militaires dans des camps de fortune situés dans la région.

Ces centres d’accueil, ou « camps de concentration », selon le terme en vigueur à l’époque, ont été construits à la hâte dans les Pyrénées-Orientales et les Pyrénées-Atlantiques (alors Basses-Pyrénées), à Argelès-sur-Mer, Barcarès, Saint-Cyprien ou au Vernet d’Ariège. Manque d’hygiène, de nourriture, d’eau courante, froid, pluie, boue omniprésente : les conditions de vie y sont déplorables.

Très vite, les journaux nationaux dépêchent des envoyés spéciaux pour raconter au public la situation des réfugiés dans ces camps. Le journal de droite Paris-Soir, dans son édition du 18 février, brosse ainsi un tableau idyllique – et très éloigné de la réalité – de celui d’Argelès :

« À Argelès-sur-Mer, au Barcarès, à Saint-Cyprien, dans les trois grands camps du Roussillon où les réfugiés sont les plus nombreux, les baraquements ont été multiplés, l’électricité a été installée et éclaire les camps toute la nuit. Des tentes ont été données à d’assez grandes quantités et pas un réfugié ne passe la nuit à la belle étoile [...].
L’alimentation des réfugés est désormais la suivante : petit déjeuner avec pain, pâté ou sardine à l’huile ou fromage ; au déjeuner et au dîner, plat de viande et plat de légumes, pois, haricots ou lentilles, avec pain. »

Une falsification que la presse de gauche va dénoncer avec virulence. L’Humanité du 21 février explique ainsi que le rédacteur de l’article de Paris-Soir est « G. Brousse, rédacteur de L’Indépendant, organe fasciste des Pyrénées-Orientales » (il est aussi l’auteur de l’article du Petit Marseillais cité plus haut). Le tableau donné par le journal communiste est bien différent de celui de son confrère, en effet :

« L’hygiène dans les camps est abominable. Il n’y a pas d’eau, ou très peu. On refuse d’utiliser les camions de désinfection de l’armée espagnole pour les réfugiés [...].
Au camp de concentration du Haras, les soldats et les réfugiés sont tenus, pendant des heures, en une longue queue pour recevoir, par jour, deux sardines et 150 grammes de pain. Pendant qu’ils attendent, on fait promener devant eux quelques canailles qui ont accepté d’aller chez Franco et qui, en conséquence, reçoivent pain et vivres à volonté. »

Ce Soir, le journal communiste d’Aragon, publie le 17 février un reportage au camp d’Argelès de son envoyé spécial Ribecourt. « Parmi les soldats parqués, malades, affamés, écrit le journaliste en Une, j’ai passé 24 heures de douleur et d’humiliation » :

« Je viens de vivre 24 heures inoubliables, 24 heures de détresse, de misère, de saleté, de sang, de froid, de grandeur ; vingt-quatre heures de la vie du camp d’Argelès, sur cette lande stérile où des dizaines de milliers d’hommes sont parqués depuis près de huit jours et condamnés à l’immobilité au milieu de leurs excréments. »

Dans le même numéro, Aragon s’insurge :

« Les bonnes intentions, on en pave l’enfer. Et nous, nous voulons qu’on supprime l’enfer. Or, tandis qu’on nous rassure, on meurt encore à Argelès, on meurt à Saint-Cyprien.
Ce que j’apprends à nouveau sur l’état sanitaire des camps défie l’imagination humaine [...]. Est-ce qu’on le fait exprès ? Est-ce qu’on veut des épidémies ? »

À Gurs, dans les actuelles Pyrénées-Atlantiques, on construit un camp qui accueille réfugiés espagnols mais aussi volontaires des Brigades internationales. Dans son édition du 28 mai, L’Humanité, à nouveau, va dénoncer les conditions dans lesquelles sont traités ces derniers :
« Après avoir subi les camps d’Argelès et Saint Cyprien, dans le dénuement que l’on sait, avec les arbitraires détentions de Collioure, c’est, aujourd’hui, le camp de Gurs : l’isolement complet derrière trois réseaux de fils de fer barbelés. Cela 3 mois et demi après leur arrivée en France.
Cependant, comme si tant d’avanies n’étaient pas suffisantes encore, comme si l’on cherchait à tout prix le point d’éclatement qui révoltera ces soldats courageux et disciplinés, dont le calme et l’endurance étonnent ceux qui les gardent, voici qu’on ordonne de les battre, sans égard ni pour l’âge, ni de leur dignité d’homme.
C’est dans le camp de Gurs que ces faits se passent ; un capitaine du 6e génie nommé Gerbault, qui se déclare ouvertement fasciste, assouvit ainsi sa haine sur ceux qui ont défendu avec l’indépendance et les libertés espagnoles, la sécurité de la France. »

Tandis que Le Populaire, le 31 mai, publie des lettres de membres des Brigades internationales internés à Gurs et victimes d’agressions, dénonçant les humiliations dont ils sont victimes :

« Il ne suffit pas qu’on nous ait privés de la liberté, qu’on nous laisse depuis bientôt quatre mois derrière les barbelés, dans des conditions d’oisiveté forcée et dégradante pour des hommes habitués à l’action, au travail digne, loin de nos familles [...].
Mais encore nous sommes de plus en plus souvent maltraités par des officiers indignes de ce nom, de l’armée française et de la garde mobile ! On nous frappe, nous qui avons défendu la France en Espagne contre les ennemis jurés de la France, les hordes de Hitler et de Mussolini... Nous qui admirons ce pays et qui nous déclarons toujours prêts pour le défendre, le moment du danger venu... »

La presse locale se rend à Gurs, à l’instar de La Petite Gironde, journal orienté à droite, qui en décrit le 29 juin la population : « Russes, Polonais, Lettons, Estoniens, Lituaniens, Allemands, Italiens, Hongrois, Yougoslaves, Anglais, Américains, Chinois, qui formaient jadis l’effectif des célèbres Brigades internationales. Ils sont six mille, six mille venus aussi de cinquante-deux pays, par désœuvrement, goût de l’aventure ou haine du fascisme. »
Le journaliste Jean de Faucon y interviewe aussi un Brésilien membre des Brigades internationales :

« – Nous avons été trahis par nos chefs : nous ne pouvions plus lutter. Ce n’est pas l’infanterie espagnole qui nous a vaincus. C’est l’artillerie italienne et allemande, et surtout leur aviation.
– Avez-vous combattu contre les Italiens ?
Mon interlocuteur sourit dédaigneusement.
– Lorsque nous nous sommes trouvés en face d’eux, et particulièrement sur l’Ebre et au Guadalajara, nous avons vaincu les légionnaires du Duce.
– Et maintenant, êtes-vous satisfaits du régime du camp ?
La réponse est spontanée :

— Bien sûr, nous sommes installés moins confortablement qu’à l’hôtel Ritz, nous ne nous plaignons pas. Nos baraques n’ont rien de luxueux, mais nous les avons arrangées le mieux possible. La nourriture est convenable. Quatre éléments nous manquent pour être heureux : la liberté, le vin, le tabac... et les femmes. »

Fin 1939, beaucoup d’internés, incités par les autorités à repartir en Espagne ou à s’engager dans la Légion étrangère, auront quitté la France. Les autres seront insérés dans l’économie de guerre. Ou s’engageront, en nombre, dans la Résistance.


Pour en savoir plus :

Serge Barba, De la Frontière aux Barbelés : les chemins de la Retirada 1939, Trabucaire, 2009
Joseph Bartoli, Laurence Garcia, Georges Bartoli, La Retirada : exode et exil des républicains d’Espagne, Actes Sud, 2009
Geneviève Dreyfus-Armand, L’Exil des républicains espagnols en France : De la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 2013

P.-S.

Les petits brigadistes : engagements et fugues d’adolescents vers la guerre d’Espagne

https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/echo-de-presse/2019/04/04/adolescents-guerre-d-espagne

Jeunes miliciens à l’arrière des barricades, Le Petit Journal, 1936 - source : RetroNews-BnF

Au début de la guerre civile, la presse relaie les diverses arrivées (et exploits militaires) d’adolescents, garçons et filles, venus gonfler les rangs des Brigades internationales. L’opinion s’émeut de ces enfants « trompés ».

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Mis à jour le jeudi 11 juillet 2019