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Soudan. Al-Bachir tombé, l’armée prend le pouvoir et impose l’état d’urgence

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Après 30 ans de règne sur le Soudan, Al-Bachir a été destitué et placé en détention ce jeudi 11 avril. L’armée, qui a pris le pouvoir, a annoncé une période de transition de deux ans et décrété l’état d’urgence. Le ministre de la défense se place en garant de la continuité du régime honni par les manifestants.

Julian Vadis
Malgré le couvre feu, des milliers de manifestants devant le QG de l’armée, à Khartoum ce 11 avril / Crédits photo : AP

Depuis le 19 décembre dernier, le Soudan vit au rythme de la mobilisation contre Omar Al-Bachir, dictateur au pouvoir depuis 30 ans. Cette lutte sociale est née d’un triplement du prix du pain et de la hausse du prix du carburant, avant de se généraliser dans une mobilisation contre le système. Ces derniers jours, la contestation a pris un tournant, avec l’émergence des femmes en première ligneet un saut en terme de massification de la mobilisation populaire. C’est dans ce contexte qu’Al-Bachir a été destitué ce jeudi 11 avril, et placé en détention.

L’armée à la manœuvre pour maintenir le régime et mettre fin à la mobilisation

Dans ce contexte, c’est l’armée qui a aujourd’hui directement la main sur le pouvoir. Si les médias internationaux se focalisent uniquement sur le « coup d’Etat ». C’est bel et bien la pression de la rue qui a poussé les militaires à prendre l’initiative dans une situation devenue intenable avec Al-Bachir aux commandes.

Ce scénario n’est, en soi, pas étonnant. En effet, depuis décembre, l’armée se tient au second plan, dans un rôle d’arbitre, afin de préserver ce pilier central du régime. C’est ainsi que l’armée se retrouve aujourd’hui au pouvoir, sans être entachée par la folle répression d’Al-Béchir qui a tué plus de 60 manifestants. Cela a permis un moment de faire illusion sur son rôle « neutre » à l’égard du pouvoir et nourrir, chez les manifestants, des attentes à l’égard de l’armée, qui révèle aujorud’hui son véritable visage.

Dans un entretien accordé au Monde, Roland Marchal, spécialiste du Soudan et chargé de recherche au CNRS explique que « la mise à pied d’Omar Al-Bachir par les militaires était la revendication centrale des contestataires. Pour les manifestants, l’armée était le seul interlocuteur légitime car elle est perçue – et se perçoit elle-même – comme l’épine dorsale de l’Etat soudanais, la garante de sa continuité par-delà les régimes successifs que le pays a connus. » Toutefois, pour Marchal, la crise est loin d’être refermée. Selon lui, la réponse de l’armée « ne répond pas aux attentes. Le conseil militaire a en effet annoncé une période transitoire de deux longues années sans qu’aucune élection ne soit prévue, ni que le rétablissement de droits élémentaires ne soit annoncé. Au contraire, un nouvel état d’urgence est mis en place pour trois mois. Ce n’était pas le message de concorde nationale qui était attendu par les manifestants. »

Pour maintenir les fondements du régime, c’est donc une direction militaire qui est imposé par l’armée, une mesure aux antipodes des revendications des manifestants et qui délégitime l’institution militaire. Comme le rapport le Monde, pour les manifestants, « la lutte continue » : « Omar Al-Bachir « est un chef assoiffé de sang et recherché » par la justice internationale, accuse un autre. « Il nous ramène un nouveau régime et c’est totalement inacceptable ». Le ministre de la défense, Awad Ahmed Ibn Auf et Bachir sont les deux faces d’une même pièce« , s’énerve de son côté une manifestante. »Les jeunes et tous les Soudanais voient bien ce qui est en train d’arriver : le gouvernement nous manipule« , insiste-t-elle. Autour d’elle, des contestataires encouragent leurs camarades à rester sur place. Le couvre-feu ne doit rien changer à la mobilisation, plaident-ils. Pour Alaa Salah, devenue une figure iconique du mouvement de protestation, »la lutte continue".
En effet, toujours selon Marchal, « ce sont des personnalités qui étaient au cœur du régime, et même très proches d’Omar Al-Bachir, qui arrivent sur le devant de la scène. De manière schématique, le conseil militaire mis en place est en train de faire du Al-Bachir sans Al-Bachir : ses membres lâchent le président pour se sauver eux-mêmes. » Cette stratégie s’explique par le manque de marge de manœuvre à disposition de l’armée, et l’impossibilité de concilier maintien du régime et satisfaction des revendications qui secouent le Soudan depuis décembre.

En cela, la prise du pouvoir par l’armée n’est en aucun cas synonyme de stabilisation de la situation au Soudan, qui arrive à un nouveau tournant.

De leur côté, les principales puissances impérialistes qui ont ouvertement soutenu ou contribué à l’état catastrophique du pays en engrenant la corruption et la main mise d’Al-Bachir sur l’armée en appellent à des sermons pour « respecter les droits de tous les Soudanais à exprimer leurs doléances pacifiquement » - ce qui signifie en réalité assurer une transition au service de leurs intérêts. A ce titre, les Etats-Unis et les cinq pays européens membres du Conseil de sécurité de l’ONU – France, Royaume-Uni, Allemagne, Belgique et Pologne – se sont ainsi accordés pour tenir une réunion du Conseil de sécurité sur le Soudan d’ici vendredi.

Contre le pouvoir militaire et l’état d’urgence, exiger une assemblée constituante révolutionnaire !

En quelques heures au pouvoir seulement, l’armée a déjà tombé le masque. De soi disant « arbitre » entre Al-Bachir et la contestation populaire, les hautes sphères militaires ont ouvertement exposé le camp de l’armée : celui d’un régime aujourd’hui massivement rejeté par les classes populaires, la jeunesse et les travailleurs soudanais.

Car aujourd’hui, ce sont particulièrement la jeunesse et les femmes qui portent des revendications démocratiques, sont à l’avant-garde des luttes pour en finir avec la restriction des droits démocratiques, l’oppression de la femme, une régime rentier dirigée désormais par l’armée qui n’offre aux classes populaires que la misère, le chômage de masse et la répression.

Face au tournant autoritaire, mettant au devant de la scène de nouveaux acteurs, il est vital que la mobilisation se poursuive et développe des cadres d’auto-organisations portant les revendications exprimées depuis décembre, tant sur des questions économiques, sociales et démocratiques. En ce sens, la question d’une assemblée constituante révolutionnaire, qui rejette les institutions d’un régime massivement contesté et qui s’appuie sur des organismes directs du mouvement, contrôlée par la base, est aujourd’hui centrale pour répondre aux revendications légitimes des manifestants soudanais.

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Mis à jour le mercredi 24 avril 2019