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Un soulèvement mondial contre le capitalisme néolibéral-autoritaire ?

Crédit Photo : Manifestation au Chili en Patagonie du Nord. © Natalia Reyes Escobar / Wikicommons

Irak, Chili, Équateur, Liban, Catalogne, Porto Rico, Soudan, Colombie, Hong Kong, Nicaragua, Algérie, Haïti, Iran… Il est de plus en plus difficile d’établir une liste exhaustive des pays qui ont été ou sont le lieu, depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois, de soulèvements populaires mettant directement en cause les régimes en place et les faisant vaciller, voire chuter. La question qui se pose immanquablement est celle des liens pouvant exister entre ces mobilisations : s’agit-il d’une juxtaposition de mouvements nationaux ou d’un soulèvement à caractère transnational, expression d’une lame de fond à l’échelle mondiale ?

Si l’on observe les mobilisations en cours, l’un des premiers constats que l’on peut opérer est que, contrairement à ce qui s’était passé lors des soulèvements arabes de l’hiver 2010-2011, il est difficile, voire impossible, de déterminer un « point de départ », un moment fondateur de cette vague de soulèvements internationaux. Il n’y a pas eu de « moment tunisien », à l’image de ce qui s’était produit le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid avec l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, événement déclencheur d’un mouvement de révolte régionale. Le suicide de ce jeune homme, symbole de la situation de précarité et de l’absence de perspectives pour la jeunesse des pays arabes, confrontées à des régimes prédateurs, clientélistes et autoritaires, avait servi de catalyseur à un soulèvement régional remettant en cause, en profondeur, les dispositifs de domination dans toute la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord.

La recherche de l’introuvable moment fondateur de la vague de révoltes en cours a néanmoins ceci d’utile qu’elle permet de mesurer à quel point les soulèvements populaires actuels ne sont pas des coups de tonnerre dans un ciel serein, mais bien l’expression, à une échelle de masse et dans la durée, de colères qui avaient déjà pu s’incarner par le passé. De la « révolution des parapluies » à Hong Kong en septembre-octobre 2014, qui avait vu des centaines de milliers de personnes participer à des manifestations et des actions de désobéissance autour de revendications démocratiques, à la mobilisation de masse au Liban, à la fin de l’été 2015, contre la « crise des ordures », en passant par les soulèvements en Irak à l’été 2018 et à Haïti en février 2019, contre la pauvreté, les inégalités sociales et la corruption, ou encore les mobilisations féministes et les mouvements étudiants (2011 et 2016) au Chili, les exemples sont multiples de ces « répétitions générales », au sein desquelles les expériences ont été accumulées et qui ont, de facto, préparé les mouvements en cours. Ce phénomène est confirmé par le fait que la quasi-totalité des mouvements populaires actuels, s’ils ont débuté en réaction à une mesure gouvernementale précise, se sont très rapidement mués en soulèvements globaux, remettant en question l’ensemble des politiques néolibérales conduites au cours des dernières années, voire des dernières décennies, et contestant la légitimité même des pouvoirs en place. Augmentation des prix des carburants, taxes sur les télécommunications, hausse des coûts des transports collectifs : les décisions gouvernementales qui ont mis le feu aux poudres ont été, à chaque fois, le « mauvais coup » de trop, pour des populations souvent déjà exsangues et refusant d’être, une fois encore, celles et ceux qui paient l’addition tandis que les plus riches continuent de s’enrichir, avec la complicité des pouvoirs en place – quand ils n’exercent pas, directement, le pouvoir.

Remise en question globale

Au Chili, le slogan « No son 30 pesos, son 30 años ! » est explicite : le problème n’est pas tant l’augmentation de 30 pesos du prix du ticket de métro que les 30 années de politiques néolibérales, sans rupture avec l’ultralibéralisme de la dictature de Pinochet et de ses conseillers « Chicago Boys ». Souvent présenté comme un modèle de développement et de stabilité économique, le Chili est en effet parmi les pays les plus inégalitaires au monde. Si l’on se réfère au classement établi au moyen du coefficient de Gini, qui mesure la répartition des revenus au sein d’une population donnée, le Chili fait partie des 25 derniers États à l’échelle mondiale, et se classe bon dernier des pays de l’OCDE1. Les 1% les plus riches possèderaient ainsi entre 26 et 30% de la richesse nationale (17% en France), avec parmi eux une caste d’ultra-riches (0,01%) accaparant 10% de cette richesse2. Même phénomène au Liban, où les 1% les plus riches captent près du quart du revenu national, et où 3700 individus (0,1% de la population) reçoivent 10% de ces revenus, c’est-à-dire autant que les 50% les plus pauvres (près de deux millions de personnes3).

Aux inégalités de revenus et de patrimoine s’ajoute la faiblesse des mécanismes de redistribution des richesses, notamment au moyen des systèmes d’aides sociales ou par les services publics. Au Chili, les dépenses sociales représentaient ainsi, en 2018, 10,9% du PIB (contre, par exemple, 25,1% en Allemagne ou 20,6% au Royaume-Uni) ; au Liban ou en Irak, les services publics de base (eau, électricité) ne sont pas assurés, avec des coupures quotidiennes ; en Iran, les tremblements de terre et les inondations mettent régulièrement à jour l’incapacité et l’absence de volonté de l’État de mettre les moyens nécessaires pour venir au secours des populations les plus démunies.

Il n’est dès lors guère surprenant que les soulèvements actuels, quand bien même ils auraient débuté en réaction à une mesure particulièrement injuste et/ou symbolique, remettent en question les politiques antisociales dans leur globalité. Il convient d’ailleurs de noter que les mesures en question faisaient le plus souvent partie d’un plan plus global d’austérité, comme au Liban (nouvelles taxes, réductions des dépenses publiques, privatisations…) ou en Équateur (baisse ou suppression des subventions d’État, restrictions salariales, congés en moins pour les fonctionnaires…). À chaque fois, ou presque, dans le cadre d’un plan d’ajustement structurel concocté par le FMI et d’autres bailleurs (11 milliards de dollars pour le Liban, 10 milliards pour l’Équateur).

« Système, dégage ! »

Inégalités sociales croissantes, plans d’austérité exigeant des « efforts » du côté des seuls salariéEs et classes populaires : il ne fait guère de doute que la séquence actuelle trouve ses sources dans la grande crise de 2008-2009 et dans les « réponses » néolibérales mises en œuvre par les capitalistes et les gouvernements représentant leurs intérêts. Comme l’a résumé Romaric Godin dans un remarquable article pour Mediapart4 : « Certes, le néolibéralisme a survécu au choc de 2008 et il a même pu revenir après 2010 pour proposer comme solutions au monde l’austérité budgétaire et les « réformes structurelles » visant à détruire les protections des travailleurs et des plus fragiles. Mais en cherchant à rester dominant, le néolibéralisme a encore approfondi sa propre crise. »

Les questions posées par les populations mobilisées sont en effet des questions structurelles. Il ne s’agit pas de corriger, à la marge, certains « excès » du néolibéralisme, mais bien de le remettre en question profondément, dans son essence même. C’est tout le sens des revendications contre le « système » ou contre le « régime », et de l’exigence du départ de l’ensemble des gouvernants : « Tous, ça veut dire tous » (Liban) ; « Qu’ils s’en aillent tous » (Chili) ; « Le peuple veut la chute du régime » (Algérie) ; « Système, dégage » (Irak) ; « Nouveau commencement » (Haïti) ; etc. C’est aussi le sens des discussions, quoi qu’on pense de leurs limites, autour de la nécessité de bâtir de nouvelles institutions, réellement souveraines et non soumises aux ingérences étrangères (Irak, Hong Kong), émancipées du confessionnalisme (Liban), avec même l’évocation d’une assemblée constituante (Algérie, Chili).

Cité par le Monde5, Hardy Merriman, président du très modéré ICNC (International Center on Nonviolent Conflict, Centre international sur les conflits non violents), confirme ce phénomène : « Les gens […] veulent du changement et cherchent donc d’autres formes de pouvoir afin d’imposer des transformations à un système économique et politique dont ils estiment qu’il n’est pas comptable devant le peuple. » C’est ce qui explique pourquoi, malgré certains reculs des gouvernements (abandon de la taxe WhatsApp au Liban, annulation de la hausse du prix du ticket de métro au Chili, retrait de Bouteflika en Algérie…), les mouvements se poursuivent, se développent, se politisent, se généralisent. Les reculs ont même tendance à encourager les manifestantEs à continuer de se mobiliser : si ceux qui affirmaient hier qu’ils ne céderaient jamais commencent à lâcher du lest, il n’est pas l’heure de rentrer à la maison…

Des mouvements hétérogènes

Les mouvements actuels ont ceci en commun qu’ils sont souvent hétérogènes, tant du point de vue de leur composition de classe que de leurs rapports au mouvement ouvrier traditionnel, même si là encore des traits communs se dégagent, avec une forte présence de la jeunesse, notamment scolarisée et diplômée, qui ne voit pas quel est son avenir, des « classes moyennes » réalisant que l’ascension qu’on leur avait promise était un mythe, et qu’elles devraient au contraire se résoudre à voir leurs conditions de vie se dégrader, des classes populaires, menacées ou atteintes par l’extrême pauvreté, et une présence notable des femmes.

Les rapports à la gauche sociale et politique sont variables selon les histoires et les configurations nationales, mais là encore des constantes existent : « Dans tous les récents soulèvements, on a vu la classe ouvrière et les pauvres se dresser et agir en dehors des organisations et institutions du mouvement social, les syndicats et les partis politiques qui ont prétendu les représenter dans le passé, voire contre elles. Lorsque les partis politiques de gauche et les bureaucraties syndicales ont tenté de contenir ces mouvements, ce qui s’est produit dans de nombreux endroits, les travailleurs eux-mêmes ont soit contourné ces institutions, soit essayé de les forcer à agir, s’efforçant d’écarter les dirigeants et de modifier les politiques de ces organisations6. » Le mouvement des Gilets jaunes en France est à cet égard exemplaire, qui s’inscrit lui aussi, même s’il n’a pas atteint la massivité des mobilisations au Liban, au Chili ou en Algérie (pays où les manifestantEs se comptent en millions), dans cette vague de révolte internationale.

Ce rapport contrarié aux organisations du mouvement ouvrier traditionnel ne signifie pas, bien au contraire, l’absence de structuration et d’auto-organisation. Sur la place Tahrir à Bagdad, occupée depuis plusieurs semaines, où l’on s’inspire du précédent égyptien (et plus largement du « mouvement des places » inauguré en 2011), « il y a des zones avec de la nourriture gratuite, des casques gratuits, des endroits pour laver ses vêtements ou se laver soi-même. […] Il y a des tentes où sont représentées des régions spécifiques d’Irak, ou les retraités, ou des groupes professionnels, comme le syndicat des ingénieurs, etc. Ces tentes se réunissent entre elles et s’organisent. On discute quotidiennement de ce qu’il faut faire, mais aussi de questions de direction, de rédaction d’une nouvelle constitution ou d’organisation de séminaires sur différents sujets politiques7. » À Hong Kong, l’organisation de l’auto-défense implique des milliers de personnes, et les scènes de ravitaillement collectif de l’université Polytechnique occupée, à la mi-novembre, ont elles aussi témoigné du haut niveau d’auto-organisation. Au Chili, « on observe à la fois des assemblées territoriales auto-convoquées et des gens qui se réunissent autour des stations de métro et dans d’autres lieux publics, où l’on chante, on délibère et où se déroulent des activités culturelles, etc8. »

TravailleurEs vs consommateurEs ?

Force est toutefois de constater que l’auto-organisation se développe davantage dans l’espace public et sur les lieux de vie que sur les lieux de travail, du fait de la nature des revendications portées, de la sociologie des manifestantEs, de leurs rapports parfois conflictuels avec les syndicats de salariéEs et, souvent, de la faiblesse ou du recul des traditions ouvrières. Des journées de grève, parfois de grève générale, ont certes lieu dans la plupart des pays touchés par les soulèvements, avec souvent des séquences de deux ou trois jours, mais la paralysie généralisée de l’économie est davantage l’exception que la règle. Massives, radicales, déterminées, auto-organisées, les mobilisations auxquelles nous assistons se caractérisent davantage par l’articulation entre manifestations de rue, blocages, occupations et émeutes, que par leur capacité à arrêter durablement la production.

Un phénomène qui doit également être mis en regard du fait que dans la quasi-totalité des cas évoqués, c’est davantage, du moins au départ, contre des taxes, des hausses de prix, et/ou contre l’absence ou la disparition de certains services, que les populations se sont mobilisées, et non pour des augmentations de salaires ou pour l’amélioration des conditions de travail. Il apparaît dès lors logique, même si l’opposition factice entre travailleurEs et consommateurEs, expression des mécaniques d’aliénation et dont participe la rhétorique du « pouvoir d’achat », doit être combattue, que la lutte s’organise davantage, du moins dans un premier temps, dans les rues et sur les lieux de vie. Une division qui est loin d’être indépassable, comme l’ont montré les nombreux épisodes de grève générale ponctuelle, du Nicaragua au Liban en passant par le Chili, l’Algérie, l’Équateur et la Catalogne, mais qui semble être de plus en plus une coordonnée de la période, comme on a pu le constater en France avec le mouvement des Gilets jaunes, concentré sur les week-ends, peu organisé dans les entreprises, et parfois réticent, en tout cas dans les premiers mois, à (co-)appeler à des journées de grève. Une coordonnée dont nous ne pouvons faire abstraction, qu’il s’agit de comprendre et d’intégrer, sans évidemment renoncer aux hypothèses stratégiques du mouvement révolutionnaire, en premier lieu la grève générale insurrectionnelle. Une hypothèse qui doit toutefois être pensée dans son environnement historique concret : impossible aujourd’hui de faire l’impasse sur le fait que les mobilisations de masse du XXIe siècle, a fortiori depuis la crise de 2008-2009, suivent des voies qui diffèrent des canons du mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, et que la perspective de la grève générale doit être repensée dans son articulation avec les formes concrètes de la lutte de classe. Ce qui nécessite, en outre, d’appréhender les taches démocratiques comme étant au cœur des conflits de classe, tant les tendances autoritaires sont devenues, elles aussi, une coordonnée de la période, et ce au niveau mondial.

Libéralisme autoritaire

Le recours à la répression de masse témoigne en effet du fait que les gouvernements en place ont eux aussi compris, dans une certaine mesure, ce qui était en train de se jouer. Les pouvoirs ont ainsi, à des degrés divers, riposté par la force, en brisant les manifestations, en tirant à balles réelles, en envoyant l’armée, en ayant recours à des milices, en imposant des couvre-feux, en enfermant massivement, etc. Les violentes répressions en Iran et en Irak (des centaines de mortEs) sont certes paroxystiques, mais elles témoignent des logiques à l’œuvre du côté des classes dominantes : face à l’instabilité générée par les mobilisations populaires, et malgré quelques vrais-faux reculs, l’heure n’est pas aux compromis mais à l’écrasement de contestations qui portent en elles, de manière plus ou moins affirmée, la remise en question de l’ordre établi. Les soulèvements arabes sont passés par là, et les classes dominantes en ont tiré certaines leçons.

Le monde dans lequel ces mouvements se développent est aussi, ne l’oublions pas, celui de la montée en puissance de l’autoritarisme, avec le poids croissant des dictatures russe et chinoise, la contre-révolution dans la région Moyen-Orient-Afrique du Nord, les coups d’État en Bolivie ou au Venezuela, et la mutation des démocraties parlementaires en régimes de plus en plus liberticides, sous l’influence des extrêmes droites nationalistes, racistes et autoritaires : États-Unis de Trump, Inde de Modi, Brésil de Bolsonaro, Philippines de Duterte, courants néofascistes en Europe, etc. La France de Macron est un exemple de cette tendance à la mutation autoritaire, avec des restrictions des libertés publiques et démocratiques destinées à encadrer toujours davantage les classes populaires et à réprimer la contestation sociale face aux contre-réformes, à défaut de réussir à arracher un consentement suffisamment large dans la population.

La répression systématique des mobilisations sociales et le développement plus général des gouvernances autoritaires sont l’expression d’une crise d’hégémonie des classes dominantes à l’échelle internationale, incapables de faire passer la pilule de leurs « recettes » ultralibérales à la crise du capitalisme mondialisé. Une crise d’hégémonie qui se manifeste également par l’instabilité politique de plus en plus forte dans les démocraties parlementaires, dont témoignent entre autres les élections à répétition en Grande-Bretagne, dans l’État espagnol ou en Israël, la fragilisation/radicalisation de Donald Trump aux États-Unis, lâché par une partie de son camp, ou les multiples interventions brutales, au cours des dernières années, des institutions européennes sur les scènes politiques « nationales » (Italie, Grèce et, dans une moindre mesure, Portugal). Austérité et autoritarisme sont les deux faces d’une même politique visant à sauver à tout prix un système de domination politico-économique qui ne cesse de s’enfoncer dans la crise.

C’est pourquoi il est logique de considérer les soulèvements en Catalogne et à Hong Kong comme étant partie prenante de cette vague de mobilisation à l’échelle internationale, quand bien même les éléments déclencheurs de ces mouvements de masse seraient davantage des questions démocratiques. D’une part, parce que dans les deux cas, les questions sociales sont présentes, même si elles sont moins visibles qu’au Liban ou au Chili : on citera ainsi la question du coût du logement à Hong Kong (plus du tiers des 50 plus grandes fortunes de Hong Kong sont des magnats de l’immobilier), ainsi que la présence centrale, chez nombre de courants indépendantistes catalans, de la question d’une meilleure redistribution des richesses. D’autre part, parce que les crispations antidémocratiques de Madrid et de Pékin ne peuvent être comprises sans les mettre en relation avec les problématiques économiques auxquelles les deux pays sont confrontés, qui ne peuvent faire montre d’aucune faiblesse vis-à-vis de zones économiquement essentielles (20% du PIB espagnol pour la Catalogne, Hong Kong place financière centrale pour les capitaux chinois9).

Un mouvement « synchronisé mais non coordonné »

Au total, comme l’a écrit Dan Labotz10, c’est à un mouvement international « synchronisé mais non coordonné » contre l’austérité et l’autoritarisme auquel nous assistons. Une mobilisation qui s’inscrit dans la foulée des mouvements de 2010-2011 (soulèvements arabes et « mouvement des places »), mais aussi dans le contexte du développement des mobilisations féministes de masse et du mouvement mondial pour la justice climatique. Ce dernier, s’il ne se confond évidemment pas avec les mobilisations en cours, participe, à l’échelle internationale, de la popularisation de l’idée que le capitalisme mondialisé est si brutal et prédateur qu’il menace la survie même de l’humanité. On n’est dès lors guère surpris de constater, dans plusieurs des soulèvements récents et en cours, la présence, diffuse ou explicite, de revendications écologistes, touchant notamment au contrôle de la terre, de l’énergie et de l’ensemble des ressources naturelles.

Les déclencheurs des mobilisations actuelles, les formes qu’elles prennent, leur utilisation des réseaux sociaux, leur composition sociale, leurs rapports au mouvement ouvrier traditionnel, les adversaires qu’elles désignent, la combinaison entre revendications sociales et démocratiques, la remise en cause du « système »… sont autant de traits communs qui autorisent à considérer que ces soulèvements constituent bien une vague internationale, sans nier les spécificités de chacune des mobilisations, ancrées dans des espaces sociaux, politiques et géographiques nationaux. Preuve supplémentaire de la pertinence de cette grille de lecture, les mécanismes d’identification et la circulation internationale de certains mots d’ordre, symboles et modes d’action. « Quand les Catalans sont allés bloquer l’aéroport de Barcelone le 14 octobre, ils ont affirmé s’inspirer des méthodes de Hong Kong. Qui en retour a vu s’afficher, par solidarité, le 24 octobre, en plein centre-ville, des centaines de drapeaux catalans brandis par des manifestants pour dénoncer “le même destin tragique11” ». Gilets jaunes au Liban ou en Irak, parapluies à Paris, masques de Guy Fawkes, de Dali ou du Joker un peu partout, techniques de résistance à la répression qui voyagent de Hong Kong au Chili : à défaut d’être coordonnés, les soulèvements sont interconnectés, se regardent, se nourrissent et se soutiennent symboliquement, face à des gouvernements adeptes des mêmes politiques austéritaires et répressives.

Ces puissantes révoltes, malgré leurs faiblesses et leurs limites, sont un encouragement pour nos propres luttes, et nous devons en premier lieu leur apporter tout notre soutien, entre autres et notamment face à la répression. Mais la meilleure façon de marquer notre solidarité sera d’engager l’affrontement contre « nos » capitalistes et leur gouvernement. Face à un pouvoir déterminé à poursuivre son entreprise de casse des droits sociaux et démocratiques, les prochaines mobilisations, particulièrement contre la réforme des retraites, nécessiteront elles aussi une forte convergence et des démonstrations de massivité et de radicalité pour construire un rapport de forces à la hauteur des attaques. Les révoltes en cours dans le monde montrent en effet qu’il faudra au moins en passer par là, et même aller encore un peu plus loin, pour mettre fin au pillage des richesses, à la dégradation bientôt irréversible des conditions de vie sur la planète, aux oppressions et à la régression sociale et politique organisée à l’échelle internationale. o

Julien salingue

(1) Jean-Philippe Louis, « Le Chili, une économie dynamique aux fortes inégalités », les Échos, 22 octobre 2019.

(2) Anne Denis, « Le Chili ne supporte plus l’injustice de son modèle », slate.fr, 25 octobre 2019.

(3) Lydia Assouad, « Les inégalités, moteur de la révolte populaire au Liban », l’Orient-le-Jour, 26 octobre 2019.

(4) Romaric Godin, « Crises sociales, crises démocratiques, crise du néolibéralisme », Mediapart, 21 octobre 2019.

(5) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong... La contestation est mondiale », lemonde.fr, 8 novembre 2019.

(6) Dan Labotz, « The World Up in Arms Against Austerity and Authoritarianism », New Politics, 26 octobre 2019.

(7) Sami Adnan, « We Do Not Want These Criminals to Rule Us », Jacobin, 23 novembre 2019.

(8) Karina Nohales et Javier Zuñiga (entretien avec A.G.), « Chili : « La classe travailleuse est en train de se constituer comme un acteur politique » », Contretemps-web, 31 octobre 2019.

(9) Alain Guillemoles, « Hong Kong, une porte économique essentielle pour la Chine », la Croix, 27 septembre 2019.

(10) Dan Labotz, « The World Up in Arms… », op. cit.

(11) Nicolas Bourcier, « Algérie, Liban, Irak, Chili, Hongkong… », op. cit.

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Mis à jour le samedi 22 février 2020