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La bataille de Kobané, solidarité avec les luttes des peuples kurdes et arabes

témoignage du photographe Frédéric Lafargue

Photo : Frederic Lafargue

Face au «  mur de feu  » des assaillants de l’«  État islamique  », Pierre Barbancey, l’envoyé spécial de « l’Humanité », a rencontré des combattants kurdes qui tiennent bon, malgré les bombardements les plus intenses depuis 76 jours.

Kobané (Kurdistan de Syrie), 
envoyé spécial. La Renault 12 tressaute sur les chemins rocailleux des collines qui descendent vers Kobané, la ville assiégée par Daesh (l’organisation dite de l’« État islamique »). Nous sommes encore du côté turc. À la lueur de ses faibles phares, le chauffeur nous conduit dans un hameau plongé dans le noir. La frontière est à deux pas, marquée par une clôture de barbelés. Sans un mot, deux hommes nous réceptionnent. Les sacs sur le dos, nous les suivons. Une brèche a été ouverte. Nous nous y engouffrons. Nous voilà seuls. À quelques centaines de mètres, nous apercevons les lumières bleues des véhicules de la gendarmerie turque qui patrouillent sans cesse. Il faut faire vite et se fondre dans la pénombre. Cinq cents mètres, peut-être un kilomètre, à découvert, qu’il faut franchir le plus rapidement possible. Les militaires turcs ont la gâchette facile, même si nous sommes en territoire syrien. Le champ est boueux. Les chaussures s’alourdissent à chaque foulée, lestées de paquets de terre. Dévaler et grimper des talus, passer la voie de chemin de fer alors que les échanges de tirs sont de plus en plus menaçants, sans pouvoir en discerner la provenance. Les contours des premières maisons de la ville se dessinent enfin. Si loin, si proches. Quelques pas encore. Enfin ! Nous entrons dans Kobané.

À l’abri devant un petit immeuble, nous attendons Mustafa, un journaliste kurde. Impossible de lui expliquer où nous nous trouvons. Utiliser le téléphone de manière intempestive, c’est, dans cette nuit noire, offrir un point lumineux, devenir une cible pour un sniper. S’enhardir, frapper à une porte restée entrouverte ; expliquer en arabe, puis en anglais qui nous sommes. Deux jeunes femmes apparaissent au bout d’un couloir. Deux combattantes en treillis qui acceptent de parler à Mustafa, inquiet. La glace est rompue. La confiance s’installe. Elles nous offrent de l’eau, des jus de fruits. Une troisième résistante arrive. C’est Yasmine, blessée quelques jours auparavant. Une balle lui a transpercé la cuisse. Elle boite encore mais porte sa kalachnikov en bandoulière. Elle nous accompagne en voiture dans une autre maison. Les rues semblent désertes. En réalité, des petits groupes d’hommes et de femmes en armes sont postés aux différents carrefours, prêts à intervenir. Seul le sifflement des obus de mortier rompt le silence nocturne.

Dans Kobané dévasté. Photo : Frédéric Lafargue

Yasmine. Une première rencontre. Une incroyable rencontre. Cette femme endurcie, aguerrie, qui a rejoint le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), il y a cinq ans, était traductrice pour une agence de presse. Un jour, elle a décidé de « partir à la montagne », c’est-à-dire rejoindre les combattants du PKK. « Au moment où tu réalises que tu n’es pas libre, il faut faire quelque chose », dit-elle, les yeux dans le vague. Malgré ses demandes de se rendre à Kobané le 1er septembre, jour de son anniversaire – « aller au Rojava (le Kurdistan de Syrie – NDLR) aurait été mon cadeau, mais mon commandant a estimé que j’avais trop de colère en moi et que je me ferais tuer tout de suite » –, elle n’a été envoyée que le 15 du mois. « J’ai des camarades qui sont tombés dans les deux premières heures », se souvient-elle. Elle dit encore : « Résister ce n’est pas seulement utiliser une arme, c’est être là, avec l’âme de la résistance. Résister, c’est accepter de ne pas dormir, de ne pas avoir à manger, de ne pas avoir à boire. Le lien que nous avons entre combattants est un lien d’amour. Un amour plus fort encore que celui qu’on peut avoir pour son père ou pour sa mère. » Pour l’heure, Yasmine ne peut encore retourner au front. Dans la pièce où nous nous trouvons, des instruments de musique (saz, accordéon…) côtoient les armes. « Quand on a un ou une camarade qui tombe à côté de soi, on est encore plus fort. Parce qu’on continue à se battre pour lui ou elle et pour soi-même, affirme la jeune femme. Ma vie est moins importante que notre lutte. C’est pour cela que nous sommes prêts à tous les sacrifices. »

« On s’est battu pendant plus 
de quatre heures »

Au petit matin, les explosions qui retentissent sont si puissantes que les murs de notre habitation tremblent. Les combats se déroulent à quelques rues de là, au poste-frontière entre la Turquie et la Syrie. Des membres de Daesh venant de Turquie ont défoncé les barrières avec un transport de troupes blindé, un BRDM, bourré d’explosifs. Les combattants kurdes n’ont pas le temps de l’arrêter. Il explose dans un vacarme assourdissant. Six civils et deux résistants sont tués, douze sont blessés. Guevara, membre des unités combattantes YPG, raconte que, tout de suite après, avec ses camarades, il s’est précipité à la frontière. « Les combattants de Daesh étaient face à nous, du côté turc. Le clash a commencé. Nous les avons attaqués. Une heure après, un kamikaze s’est avancé vers nous. Il a d’abord reculé avant de revenir en tirant sur nous, puis il a actionné la charge qu’il portait. Dix minutes plus tard, un autre a fait de même, blessant deux YPG. On s’est battu pendant plus de quatre heures. Pendant les combats, les militaires turcs nous criaient de reculer parce que nous franchissions la frontière, mais les islamistes se trouvaient de leur côté. » Une quarantaine d’hommes de Daesh – chez eux, pas de femmes – se réfugient alors dans le complexe d’un silo à blé en haut duquel flotte le drapeau turc.

Photo : Frédéric Lafargue

Au sol, des centaines de douilles de 14.5 (utilisées pour les mitrailleuses lourdes de type douchka) témoignent de l’intensité de l’affrontement. Des morceaux du véhicule piégé ont été projetés à 200 mètres à la ronde. Les traces des chenilles du BRDM ne laissent aucun doute sur la provenance du blindé, comme nous avons pu le constater. Elles venaient de la partie turque, contrairement aux affirmations des autorités d’Ankara que les djihadistes étaient arrivés par la partie syrienne. Il semblerait que ceux-ci aient pris position dans deux villages alentour, que l’armée turque avait fait évacuer quelques semaines auparavant et qu’elle était censée contrôler. Cette attaque ne doit rien au hasard. Depuis plusieurs jours, les unités combattantes kurdes tentent de s’emparer du mont Mishteh Nour, qui surplombe la ville au sud-est et permettrait de contrôler les routes d’approvisionnement de Daesh, notamment en provenance d’Alep. Ce nouveau front au nord (qui s’ajoute à ceux de l’est, du sud et de l’ouest), opportunément ouvert avec l’accord au moins tacite de la Turquie, a permis aux islamistes de desserrer l’étau. Samedi, ils n’ont eu de cesse d’arroser Kobané de centaines de tirs de mortier, visant aussi bien les zones combattantes que civiles. Un déluge le plus intense qu’ait connu Kobané en soixante-seize jours de bataille, nous dit-on. Malgré quelques frappes aériennes, l’enfer s’est poursuivi jusqu’à la tombée de la nuit.

Malgré ce mur de feu de ceux qui se ­revendiquent de l’« État islamique », les combattants kurdes tiennent bon. Aux lisières des zones qu’ils contrôlent, ils se tiennent prêts en permanence. C’est le cas de Zelal Ibi, une femme la quarantaine passée, qui vit à Kobané. Elle s’est engagée dans les YPJ, il y a deux mois, au début de l’attaque perpétrée par Daesh contre sa ville. « Samedi, alors que les affrontements se déroulaient à la frontière, des groupes d’islamistes nous ont attaqués, raconte-t-elle. Nous étions dans les tranchées que nous avions creusées et nous les avons vu arriver et tenter d’approcher. Mais nous les avons repoussés à coups de mortier et de douchka (mitrailleuse lourde – NDLR). Après ça, la nuit a été plus calme, ils n’avaient plus les capacités de nous attaquer. » Zelal Ibi, dit doucement : « Je suis contente de défendre Kobané. Nous voulons bâtir une société démocratique. Pour moi, cela signifie que les femmes ont les mêmes droits que les hommes, alors que dans les sociétés primitives, comme celle que veut Daesh, les femmes ne sont que des esclaves. Parce qu’il faut en finir avec les vieilles mentalités. »
« En Turquie ou ici, nous les Kurdes vivons les mêmes discriminations »

En parcourant les rues de Kobané, dans les quartiers repris à Daesh, on peut constater l’âpreté des combats. Ceux-ci se sont déroulés rue par rue, maison par maison. Dans les pièces abandonnées, les murs sont transpercés de balles, les façades sont éventrées. Des obus de mortier artisanaux de 240 mm, non explosés, jonchent le sol. Khalo Kossani, malgré ses cinquante-huit ans, a quitté Istanbul pour venir se battre. « En Turquie comme ici nous vivons, nous, Kurdes, les mêmes discriminations », précise-t-il. Keffieh noir et blanc autour du cou, la moustache épaisse, le bonnet bien vissé sur la tête, il tient dans la main un dragunov, un fusil de sniper de fabrication soviétique. Ironie de l’histoire, c’est en faisant son service dans l’armée turque qu’il est devenu tireur d’élite. « Dès que j’en vois un bouger en face, je tire, précise-t-il. Ce n’est pas que j’aie envie de tuer. Mais il le faut pour protéger notre terre. Tuer, c’est contre l’humanité. Mais on est forcé de le faire. » Khalo Kossani espère que le monde ne va pas rester insensible à ce qui se passe à Kobané. « Il faut nous aider à éradiquer Daesh ! » lance-t-il avant de retourner à son poste, entre deux sacs de sable, devant une ouverture creusée dans le mur, son fusil en position. Et, au-dessus de lui, le portrait d’Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK.

Kobané : solidarité avec les luttes des peuples kurdes et arabes


Les YPG et les bataillons arabes de Kobané ont libéré aussi quelques quartiers à l’est de la ville et repoussé les attaques de Daesh à l’ouest et au sud. La situation militaire aurait un peu évolué en faveur des forces kurdes et arabes qui défendent la ville, mais Daesh mobilise ses forces des autres régions, comme celle au nord d’Alep, vers Kobané, pour tenter d’écraser sa résistance héroïque, sans toutefois y parvenir.
Contrairement aux allégations martelées par les médias, les raids aériens de la coalition internationale dirigée par les USA n’ont stoppé l’offensive de Daesh ni en Syrie ni en Irak. Les officiers de l’armée américaine eux-mêmes décrivent ces bombardements comme une « bruine » ! Les Américains avaient effectué, jusqu’au milieu de la semaine dernière, 300 raids aériens en Irak et 200 raids en Syrie, contre 100 pour leurs alliés, dans la même période.
Un centre d’études stratégiques américain a publié un tableau comparatif des guerres déclenchées depuis 1990 par des coalitions dirigées par l’impérialisme américain, révélateur de la volonté américaine de laisser durer dans le temps sa « guerre » contre Daesh, pour lui permettre de rétablir son hégémonie au Moyen-Orient. Ainsi la deuxième guerre du Golfe (1991) a duré 43 jours, 1 100 raids aériens en moyenne par jour ; la guerre contre la Serbie (1999) a duré 78 jours, 138 raids aériens en moyenne par jour ; la guerre en Afghanistan (2001) a duré 75 jours, 86 raids aériens en moyenne par jour ; la guerre contre l’Irak (2003) a duré 31 jours, 800 raids aériens en moyenne par jour. La guerre contre Daesh dure depuis plus de 75 jours, avec seulement sept raids aériens en moyenne par jour...

Ne compter que sur ses propres forces...

Mais cette coalition n’est pas seulement inefficace : elle n’est pas une force de libération des peuples kurdes ou arabes en Syrie ou en Irak. La coalition internationale est traversée de contradictions et, de l’aveu même du vice-président américain Biden, comprend des partenaires comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et la Turquie, accusés de financer et de soutenir les groupes djihadistes les plus réactionnaires.
Piliers de la contre-révolution dans la région, ces gouvernements ne sauraient être des libérateurs des peuples en lutte pour leur émancipation. Ainsi, le gouvernement turc qualifie le PYD d’organisation « terroriste », empêche l’acheminement des aides, armes et combattants kurdes et arabes à travers ses frontières pour joindre Kobané. Il a tout tenté pour faire passer de 200 à 150 le nombre de peshmergas, des combattantEs venus de la province kurde d’Irak autorisés à rejoindre Kobané, peshmergas qui ne sont toujours pas arrivés dans la ville. Ce même gouvernement tente aussi d’imposer des bataillons islamiques aux 1 300 combattantEs des bataillons démocratiques de l’Armée syrienne libre (dont font partie des combattantEs des Factions de la libération du peuple du Courant de la gauche révolutionnaire).
Par leurs expériences de lutte pour la liberté et la démocratie, les peuples kurdes et arabes ont appris à ne compter que sur leurs propres forces, et surtout sur les luttes communes contre leurs oppresseurs communs. Cela exige une mobilisation internationale pour Kobané et pour toutes les forces démocratiques et progressistes en Syrie.

Ghayath Naisse

http://www.npa2009.org/idees/kobane-les-guerres-du-proche-orient-et-la-resistance-des-peuples
Dossier :

Voir en ligne : http://www.npa2009.org/actualite/si...

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Mis à jour le samedi 22 juin 2019