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Turquie : la répression contre les Kurdes touche majoritairement les civils

Depuis le mois d’Août, les combats ont repris entre Ankara et les rebelles du PKK. Le régime turc a imposé une cinquantaine de couvre-feux dans les régions kurdes du sud-est de la Turquie, isolant plusieurs villes du reste du pays. De nombreuses exactions ont été relevées et les maisons sont rasées une à une. Certains parlent d’une volonté d’éradiquer non pas le PKK mais le peuple kurde dans sa totalité. De leur coté, le PKK et ses alliés accumulent les victoires… contre Daesh, qu’Ankara est accusée de soutenir.

Blocus, bombardements : Erdogan mène sa guerre contre les Kurdes

Nusaybin, Cizre, Silopi, Sur, Dargeçit… toutes ces villes kurdophones du sud-est de la Turquie sont le théâtre d’intenses combats entre les soldats turcs et les combattants du PKK (groupe marxiste, considéré comme terroriste par la Turquie, les pays anglo-saxons et l’UE). Pour mener à bien sa répression, qui tourne à la quasi-guerre civile depuis mi-Décembre, le régime islamo-conservateur (AKP) a imposé des blocus à ces villes afin de les couper du reste du pays et de les installer dans un état de siège. L’objectif avoué du premier ministre Ahmet Davutoglu et du président Recep Tayyip Erdoğan : « pacifier » et « nettoyer » le sud-est du pays, à majorité Kurde et « enterrer tout le monde dans les tranchées » …

Selon la Fondation pour les droits de l’homme de Turquie (TIHV), les quelques 56 couvre-feux imposés dans le sud-est ont impacté la vie de plus de 1,3 million d’habitants (la Turquie compte 12 millions de Kurdes). Qui dit blocus dit hôpitaux, administrations et écoles à l’arrêt et approvisionnements bloqués. Ankara a déployé 10 000 soldats et policiers dans les seules villes de Cizre et Silop et bombarde les bases du PKK dans les montagnes irakiennes (alors qu’au même moment, les forces kurdes combattent Daesh en Irak). L’armée parle de plus d’une centaine de combattants kurdes tués et de deux soldats turcs morts, bilan contredit par les ONG qui affirment que la majorité des victimes sont des civils. Par ailleurs, des centaines de maisons ont été détruites par les tanks et les tirs d’artillerie.

Les civils, premières victimes du conflit

C’est justement – et surtout – le sort des civils qui fait craindre le pire : les policiers, soldats et groupes paramilitaires les traitent, d’après de nombreux témoignages, aussi brutalement que les membres du PKK. Le codirigeant du parti HDP Selahattin Demirtas, comme de très nombreux observateurs, affirme que la solution ne pourra être uniquement militaire et que la répression vise directement les civils : « Des tanks sont entrés dans les villes et l’armée est déployée. Qu’est-ce que c’est que ce genre d’opération antiterroriste ? En réalité, c’est une guerre qui a lieu ici. Il ne peut pas y avoir de victoire militaire dans cette guerre parce que le gouvernement ne vise pas le PKK ou ses combattants, il s’attaque à toute la communauté kurde. »

Ainsi, le HDP (gauche pro-kurde et écologiste, régulièrement victime d’attaques, de menaces et de poursuites judiciaires arbitraires) a déclaré que les forces du régime AKP ont tué au moins 131 civils dont 61 enfants (décompte minimal au 30/12/15 ; d’autres sources locales avancent 200 à 300 morts) depuis juillet 2015 dans les villes où le couvre-feu est instauré, couvrant dix-huit districts de sept provinces du Kurdistan. En menant une « opération anti-terroriste » à l’aide de tanks et d’artillerie, en visant les maisons et les infrastructures, peut-il en être autrement ? Un chiffre auquel il faut ajouter les nombreux blessés, les centaines de cas d’exactions rapportés, les milliers d’arrestation d’opposants, étudiants et journalistes ainsi que les 300.000 Kurdes déplacés (selon les ONG locales). Le régime AKP contrôlant la majorité des médias, la population turque n’est que peu au courant de la réalité des attaques menées ces derniers mois, pourtant connue des Turcs et Kurdes vivant à l’étranger. La presse nationaliste et/ou pro-AKP multiplie les « Unes » de journaux traitant les Kurdes de « nuisibles » qu’il conviendrait d’éradiquer.

ONG, étudiants, opposants et syndicats dénoncent les violences

Cette répression sanglante est également dénoncée par l’ONG Human Rights Watch, qui a publié mardi 22 décembre un rapport qui demande aux autorités turques de cesser « l’usage excessif et disproportionné de la force et de mener une enquête sur les morts et les blessures causées par ces opérations ». Joint par téléphone par le journal Lacroix, l’avocat Nusirevan Elçi, président du barreau de Sirnak, explique que « les gens sont abandonnés à leur propre mort. Nous ne pouvons même pas emmener nos blessés à l’hôpital. Les forces de l’ordre tirent à l’artillerie et à l’arme automatique en permanence. » Plusieurs manifestations ont été organisées par le HDP, les ONG kurdes, les principaux syndicats et des étudiants turcs pour protester contre les bombardements et réclamer la fin des couvre-feux. Toutes ont été violemment dispersées, entrainant des arrestations d’étudiants et de membres du HDP.

Les militants des droits de l’Homme font aussi les frais de ce déchainement de violence : le 28 novembre 2015, Tahir Elçi, avocat turc et spécialiste devant la Cour européenne des droits de l’Homme, victime d’un lynchage médiatique pour ses prises de positions, a été abattu en pleine rue alors qu’il donnait une conférence de presse sur la destruction du patrimoine historique de la ville de Diyarbakir par les attaques de l’armée turque. « Face à ce terrible crime il est inconcevable que le Gouvernement turc n’ouvre pas une enquête indépendante pour trouver ses responsables directs et indirects. En outre, le Conseil des ministres de l’Union européenne et le Parlement européen doivent s’engager plus avant sur la situation en Turquie et demander à l’État turc qu’il mette en place un contrôle effectif du respect des droits de l’Homme pour éviter l’impunité des coupables des crimes contre l’Humanité dont ils bénéficient de façon récurrente en Turquie et au Kurdistan. À défaut, un soupçon de connivence avec tous ces crimes pèsera de nouveau sur l’État turc et son Gouvernement », annonça le Syndicat des Avocats de France. De leur coté, les Pays-Bas ont gelé leur participation financière dans le cadre des préparatifs de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne (le pays fait déjà parti de l’OTAN) car selon eux la Turquie utilise cet argent pour sa guerre anti-Kurdes.

Pourquoi les violences ont-elles repris ?

Les raisons de la reprise des violences sont multiples : d’une part, l’AKP perdit la majorité au Parlement lors des législatives du mois de juin. Dans le même temps, le HDP faisait son entrée au sein de l’hémicycle, dépassant pour la première fois la barre des 10%. Intolérable pour l’AKP qui convoqua de nouvelles élections en Novembre, qu’il remporta. Entre les deux scrutins eurent lieu de nombreuses intimidations et arrestations visant les membres du HDP, notamment dans les régions du sud-est. En parallèle eut lieu au mois de Juillet l’attentat de Suruç, attribué à Daesh, qui causa la mort de 32 jeunes socialistes turcs qui s’apprêtaient à partir à Kobané (ville syrienne libérée par les combattants Kurdes) afin de participer à sa reconstruction. Sauf que le régime, jugé proche de Daesh, concentra sa répression non contre ce dernier… mais contre les Kurdes et les opposants de gauche, relançant les hostilités contre le PKK qu’il affirma souhaiter « éradiquer ».

Il faut rappeler également le terrible attentat d’Ankara du 10 Octobre attribué à Daesh, qui tua officiellement 102 personnes (l’Union des médecins de Turquie et le HDP décomptèrent 128 morts et 516 blessés). Les victimes furent en majorité des membres des confédérations syndicales de gauche et des partis d’opposition, qui manifestaient pacifiquement contre les violences du régime avec comme slogan : « La guerre est une obstination, la paix tout de suite ! » Comme pour Suruç, de nombreuses voix accusèrent le gouvernement de négligence « volontaire » dans cette affaire. Les autorités turques réagirent à l’attentat en arrêtant 43 militants présumés de Daesh et en bombardant les positions du PKK en Syrie, en Irak et en Turquie, provoquant des représailles de celui-ci contre deux gendarmes turcs.

Enfin, il faut compter avec les revendications des Kurdes. Ce peuple progressiste et féministe demande une auto-gouvernance démocratique dans le sud du pays – et non plus l’indépendance – et le respect de ses droits linguistiques, culturels et fondamentaux. Des demandes inacceptables et considérées comme provocatrices par l’AKP, parti nationaliste et ultraconservateur, qui en a fait un prétexte à la rupture du cessez-le-feu et au déversement des bombes.

Les combattants Kurdes enchainent les victoires contre Daesh…

C’est toute l’ironie de la situation. Alors que les forces kurdes combattent Daesh en Irak et en Syrie, elles sont bombardées quotidiennement par l’aviation turque. En août 2014, le PKK et surtout les YPG (Yekîneyên Parastina Gel « unités de protection du peuple », branche armée du PYD, le cousin syrien du PKK) font la Une des médias internationaux suite à leur opération d’évacuation de 200 000 Yézidis encerclés par Daesh dans les Monts Sinjar en Irak. Les Yézidis sont un groupe ethnique composé de musulmans et de chrétiens vivant principalement dans le Kurdistan irakien. Suite à la prise de Sinjar par Daesh, des milliers de Yézidis furent victimes de massacres, d’enlèvements ou d’esclavage. La ville de Sinjar est finalement reprise par les forces kurdes le 13 novembre 2015. Le documentaire ci-dessous, filmé en décembre 2014 au Sinjar, suit les combattants kurdes au plus près des combats pendant 3 semaines. Attention : certaines images sont difficiles.

Au nord de la Syrie, le PYD contrôle une large bande de territoire. La ville emblématique de Kobané, qui avait été presque entièrement détruite par la guerre civile, fut libérée de l’emprise de Daesh par les YPG et le PKK suite à plusieurs batailles qui s’étalèrent de Septembre 2014 à Juin 2015. Les 16 Juin 2015, les YPG soutenus par les frappes aériennes de la coalition libèrent la ville de Tall Abyad, située entre Kobané et Ras al-Aïn. « Cette bataille est considérée comme la plus grande défaite stratégique de l’État islamique depuis la proclamation du califat un an plus tôt, la ville était un point de passage des djihadistes étrangers vers la Syrie et tenait un axe de la contrebande de pétrole vers la Turquie. » (Wikipédia).

… lui-même soutenu par Ankara

Le président Erdogan, qui mène une politique très libérale en plus d’être réactionnaire, est à la fois proche des États-Unis et des milieux islamiques radicaux. Comme nous l’avons expliqué, le régime est accusé de complicité avec les djihadistes par nombre d’observateurs turcs et internationaux : fourniture d’armes, transit du pétrole, soins des blessés, soutien économique, laissez-passés à la frontière, etc. Ce double jeu longtemps ignoré – voir nié – par les puissances occidentales qui ont besoin de la Turquie pour des raisons géopolitiques est de plus en plus dénoncé, et plus seulement dans les milieux kurdes, associatifs ou de gauche.

Ainsi, le 17 Décembre, l’ONU a adopté une résolution pour assécher les finances de Daesh. Les gouvernements et le secteur bancaire ont été sommés de traquer les flux illicites de capitaux en provenance de Daesh (qui brasse des milliards grâce au pétrole, aux œuvres d’art et à l’esclavage). Durant la session, la Turquie a été pointée du doigt par la Russie, qui l’accuse de fermer les yeux sur le transit illicite de pétrole sur son territoire. Même la France, alliée d’Erdogan, a très timidement demandé par la voix de son ministre des Finances de « totalement et complètement lutter contre toutes les formes de trafic qui peuvent venir de Daesh. C’est une obligation qui s’impose à la Turquie. » Cette résolution, qui évoque un règlement politique et diplomatique du conflit syrien, n’a pas plu à Ankara qui a déclaré vouloir agir selon son propre agenda (comprendre : éradiquer le PKK et faire tomber Bachar Al Assad), quitte à s’isoler encore un peu plus de la communauté internationale.

Enfin, comme l’explique le site Politis, la Turquie soutient aussi d’autres groupes islamistes en Syrie : « Depuis le 26 novembre, deux journalistes du journal d’opposition Cumhuriyet sont incarcérés à Istanbul. Arrêtés pour terrorisme et espionnage, les deux rédacteurs ont, en réalité, diffusé des images montrant des policiers turcs intercepter un camion des services secrets transportant des armes destinés à des groupes islamistes syriens. »

Un apaisement est-il possible ?

Combien de temps encore ce double jeu, maintenant clairement reconnu, durera-t-il ? Combien de victimes civiles seront encore à déplorer dans ces attaques ? Sans une forte pression de la communauté internationale (et surtout de ses alliés) sur le régime turc, la répression sanglante du peuple kurde aura peu de chances de s’arrêter, d’autant qu’Erdogan a déclaré ne vouloir ni processus de paix ni discussions avec les « terroristes » kurdes. Certains avancent que la libération d’Abdullah Öcalan, le chef historique du PKK en prison depuis 1999, permettrait de faire baisser les tensions. Öcalan milite depuis les années 90 pour la fin de la lutte armée et prône depuis 2005 le « confédéralisme démocratique », dans l’optique d’une résolution politique de la question kurde, toujours refusée par le gouvernement.

De leurs cotés, les élus de la région de Diyarbakır, qui dénombrent 186 victimes civiles, ont lancé un appel à l’aide international. Ils appellent à relancer le processus de paix et demandent aux agences de presse internationales et aux ONG de venir enquêter sur place au plus vite pour témoigner de la situation et éviter qu’elle ne se termine dans un bain de sang. Pour le moment, les journalistes étrangers sont interdits d’accès aux zones sous couvre-feu.

Voir en ligne : https://mrmondialisation.org/turqui...

P.-S.

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Mis à jour le samedi 14 septembre 2019