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« Nous sommes prêts à mourir » : la résistance désespérée de migrants en Libye

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Récupérés en mer par un navire marchand, quelque 80 migrants refusent depuis cinq jours de remettre un pied en Libye et bloquent le bateau dans un port du pays. « Nous sommes prêts à mourir », confie l’un d’eux. Une résistance désespérée qui devrait interpeller l’Europe.

Un acte de résistance rarissime, sinon inédit. Des migrants récupérés la semaine dernière en pleine Méditerranée par un navire marchand qui faisait route vers la Libye – et non l’Italie, à leur grand désespoir – refusent de débarquer dans le port de Misrata (à 200 kilomètres de la capitale Tripoli), où ils sont arrivés depuis cinq jours déjà. « Nous sommes prêts à mourir plutôt que de remettre un pied en Libye », déclare l’un d’eux, jeune exilé du Sud-Soudan qui se fait appeler Dictor, joint par Mediapart au téléphone.

Reclus en fond de cale du Nivin, bateau commercial venu livrer une cargaison de voitures en Libye, ces dizaines de migrants parfois blessés et souvent malades, dont des mineurs, refusent d’obéir aux forces de sécurité libyennes massées sur le port et s’accrochent à ce cargo qui bat pavillon panaméen, c’est-à-dire à leurs droits, à leur dignité, à leur vie.

S’ils descendent, ces exilés partis de chez eux depuis des mois, parfois des années, le savent : tous seront expédiés dans des centres de détention officiels du régime où les mauvais traitements, voire la torture, sont légion, comme tous les rescapés interceptés en mer par les garde-côtes libyens ou repêchés par des navires marchands qui acceptent de les remettre à ces derniers – au contraire de l’Aquarius et de tous les bateaux des ONG. C’est donc une mutinerie, pour l’heure pacifique.

Jeudi 15 novembre au matin, ils étaient encore 80 hommes environ à résister à bord, d’après nos informations, après que treize personnes à bout ont accepté mercredi après-midi de descendre, dont une femme avec son bébé dans les bras. Certains seraient-ils prêts au suicide ? « All of us », répond Dictor en anglais. « Nous tous. »

À 18 ou 19 ans, lui affirme avoir déjà passé « deux ans en Libye », dont une année « en prison » où il aurait « été battu », où il aurait surtout perdu son frère. Plusieurs fois déjà, il aurait tenté la traversée, rattrapé à chaque fois, réexpédié à chaque fois en détention. « Nous n’avons pas de pouvoir, dit-il à Mediapart. Pas d’ambassadeurs [au sens de représentants – ndlr]. Je ne sais pas quoi faire mais je refuse de sortir. »

Si les autorités libyennes n’ont pas réagi pour l’instant par la violence, aucun scénario n’est à exclure, d’autant que l’équipage du Nivin est toujours à bord, non pas séquestré mais regroupé à l’écart sur l’un des ponts du bâtiment, comme « bunkerisé ». « Tous les membres de l’équipe vont bien, il n’y a pas d’otage », nous confirme un porte-parole de l’ambassade de Roumanie en Libye, qui a deux ressortissants parmi ces marins. Le seul problème c’est que le bateau est bloqué. Les migrants demandent à être transportés en Italie ou rapatriés dans leur pays. »

À ce stade, difficile de savoir si quelques-uns, parmi ces exilés de nationalité soudanaise, sud-soudanaise, érythréenne, bangladaise ou encore pakistanaise, accepteraient en effet un retour au pays, alors que certains semblent fuir des persécutions et pas seulement la pauvreté, et souhaiteraient demander le statut de réfugié en Europe. Faute d’organisation, de leaders à cette « rébellion », les revendications des uns et des autres restent floues.

« Nous suivons la situation de près, affirme une porte-parole de l’Union européenne à Mediapart. Nous espérons qu’une solution pourra être trouvée rapidement dans le respect du droit international et des droits de l’homme, en tenant compte des préoccupations humanitaires. » Pour mémoire : l’UE équipe les garde-côtes libyens depuis plusieurs années et les incite à opérer ou coordonner toujours plus de « sauvetages » en Méditerranée, alors même que la Libye n’est pas un « port sûr » où débarquer des rescapés au regard du droit maritime international (et selon l’avis même du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU), et que certaines unités sont même soupçonnées de complicité avec des trafiquants.

« Nous avons déjà procédé à une cinquantaine de consultations à bord, explique Julien Raickman, chef de mission de Médecins sans frontières (MSF) en Libye, dont les équipes sont autorisées à monter. Nous avons posé des pansements, certaines personnes sont brûlées [par l’essence qui traînait dans le Zodiac – ndlr], d’autres très malades, dans une situation qui demanderait une hospitalisation. Le nombre de mineurs non accompagnés nous inquiète en particulier. »

Cette histoire, si emblématique de l’impasse humanitaire dans laquelle l’UE et la communauté internationale se sont enfermées, a débuté la semaine dernière. Partis de Libye à bord d’un rafiot pneumatique, après avoir payé leur passage plusieurs centaines d’euros au minimum, ces migrants se sont retrouvés, jeudi 8 ou vendredi 9 novembre, à portée de vue de Malte, d’après leurs témoignages. Dans quelle « zone de recherche et secours » (SAR dans le jargon des sauveteurs) flottaient-ils exactement ? Celle sous responsabilité libyenne récemment étendue avec le soutien de l’UE ? Maltaise ? Italienne ? Impossible à dire pour l’instant.

Après avoir constaté que plusieurs bateaux croisaient à proximité sans s’arrêter, le Nivin se serait approché. À la suite de quelques échanges, d’une tromperie ou d’incompréhensions, les migrants ont cru que le navire se rendait en Italie et sont montés à bord, alors même que leur Zodiac n’était pas réellement en détresse. Si près du but, ils ont compris trop tard qu’ils repartaient en arrière. Ce faux espoir va exacerber leur colère. Une fois dans la rade de Misrata, leur décision est prise.

Depuis cinq jours, « nous distribuons de l’eau, de la nourriture, des vêtements ou encore des matelas », raconte Paola Barrachina, porte-parole du HCR en Libye, dont les représentants sont admis par les migrants à bord. Autorisée dans le pays à visiter les centres de détention officiels du régime (jamais les prisons clandestines aux mains des trafiquants), afin d’y repérer les personnes dites « vulnérables » censées être évacuées de Libye et les migrants éligibles au statut de réfugié en Europe, l’agence onusienne ignorait, mercredi soir, où les treize personnes débarquées du Nivin étaient envoyées.

« Nous appelons à une solution pacifique », insiste Paola Barrachina auprès de Mediapart, alors que ses collègues n’auraient « pas constaté de violence » jusqu’ici de la part des garde-côtes libyens, relativement « patients ». « Le HCR est opposé à la détention pour les réfugiés, dans tous les pays du monde », veut-elle surtout rappeler.

Mais cela fait maintenant des mois que le HCR attend un feu vert des autorités libyennes pour ouvrir un centre sous sa responsabilité, de 1 000 places environ, où la situation des demandeurs d’asile pourrait être évaluée par ses équipes et des « réinstallations » vers l’Europe organisées pour les migrants éligibles au statut de réfugié – à condition que les pays de l’UE, dont la France, respectent les objectifs chiffrés auxquels ils se sont engagés, ce qui n’est pas le cas pour l’instant.

Sollicitée par Mediapart, l’Organisation internationale des migrations (OIM), autre agence onusienne qui tente pour sa part d’organiser des rapatriements dans les pays d’origine en collaboration avec les ambassades, également présente sur les quais de Misrata pour fournir de l’eau ou du matériel aux révoltés, n’a pas répondu à nos questions à l’heure où nous publions.

Outre les violences, il est à craindre que les autorités libyennes puissent envisager des poursuites pénales à l’encontre des « mutins », sous le chef de « piraterie » par exemple. Les négociations porteraient-elles aussi sur ce point ? Sollicité par mail, le centre de contrôle des garde-côtes libyens n’a pas répondu à nos questions.

« Nous demandons aux organisations internationales de jouer leur rôle », insiste Julien Raickman de MSF, choqué que la « détention arbitraire » soit le sort réservé à tous les migrants interceptés en mer par les garde-côtes libyens. « Nous demandons au HCR de remplir sa mission de protection et de réinstallation des personnes éligibles à l’asile, à l’Europe de réfléchir à son rôle dans tout ça… »

Avec la raréfaction des navires d’ONG en Méditerranée centrale, partis vers les eaux marocaines (où les traversées se multiplient), ou bien immobilisés sur saisie judiciaire (comme le Iuventa en Italie), ou encore privé de pavillon (comme l’Aquarius bloqué à Marseille), « on constate que les sauvetages en mer dépendent de plus en plus de navires commerciaux, qui ne prennent pas toujours les migrants », souligne Julien Raickman. Et de rappeler que « le taux de mortalité a augmenté fortement ces derniers mois ». D’après des chiffres compilés par Matteo Villa, chercheur pour un think tank italien (l’ISPI), celui-ci aurait atteint plus de 21 % en Méditerranée centrale en septembre, soit un mort pour cinq tentatives, treize fois plus qu’il y a un an. « On voit l’importance d’avoir des bateaux d’ONG », conclut Julien Raickman.

En Libye, toutes les organisations internationales ont aussi en tête le décès d’un Érythréen en octobre, intercepté en mer et donc placé en détention, qui s’est immolé par le feu.

P.-S.

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Mis à jour le jeudi 25 avril 2019