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Troc de bébés et ventre des femmes : le Parti populaire espagnol dans les pas de Franco

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https://www.franceculture.fr/
20/03/2019
Par Chloé Leprince
Le marché que la droite espagnole entend proposer aux migrantes arrêtées alors qu’elles sont en situation irrégulière a quelque chose de surréaliste : leur bébé contre une clémence provisoire de la police. L’idée s’enracine dans une pure tradition franquiste : celle des bébés volés, longtemps taboue.

A la frontière espagnole, le 16 octobre 1936, un bébé confié par une Républicaine aux bras du reporter Raymond Vanker lors de la prise d’Irun.• Crédits : Universal History Archive/UIG – Getty

En Espagne, le parti conservateur, Parti populaire, pousse un projet de loi visant à retarder l’expulsion de migrantes enceintes en échange de leurs bébés. Concrètement, les femmes seraient toujours expulsables après leur accouchement, mais elles obtiendraient ainsi la garantie de pouvoir accoucher sur le sol européen, et d’y rester jusqu’à la naissance. Sitôt l’enfant né et cédé à l’adoption, elles redeviendraient en revanche expulsables.

Officiellement, le Parti populaire assure avoir ainsi trouvé la parade contre l’importante chute de la natalité en Espagne. Sous la rafale de critiques, le parti a relativisé son initiative, assurant qu’il s’agissait avant tout de garantir aux femmes un accouchement et une adoption confidentiels y compris quand elles sont en situation illégale (“Lorsque ces femmes décident de confier l’enfant pour adoption, la procédure de dénonciation de cette personne en situation irrégulière n’est pas engagée”, assure le Parti populaire depuis). Pas vraiment de quoi dissiper les critiques toutefois, car en sous-texte, on retrouve dans l’initiative du PP un substrat bien précis, dont les racines puisent distinctement dans l’histoire de la droite espagnole, et plus précisément celle du franquisme. Cette histoire espagnole du rapport au corps des femmes, et à leurs enfants est à la fois connue et refoulée.

L’Espagne et les « bébés volés »


Pilar Primo de Rivera et ses troupes phalangistes reçues à Berlin par une organisation féminine du NSDAP.• Crédits : Getty

C’est en 1982 que l’Espagne découvrait l’histoire de ses “bébés volés”. C’est la facette la plus connue de la politique du genre qu’avait mise sur pied la dictature franquiste. Quand Franco prend le pouvoir en 1939, trois années de guerre civile viennent de s’écouler, qui ont étrillé le pays, l’ont coupé en deux camps au-delà des frontières politiques : ces barbelés qui lacèrent l’Espagne sont non seulement idéologiques, politiques ; ils mettent en jeu les partisans d’une jeune République née en 1931 sur les cendres de la monarchie, contre ceux d’un régime liberticide ; mais ces barbelés sont aussi de nature éthique. Car Franco a un projet pour les femmes : “Veiller sur toutes les femmes qui ont fait un faux pas et souhaitent retrouver leur dignité”.
Concrètement, ça passe par un détricotage de bien des acquis nés de l’avènement de la République espagnole : droit des femmes à travailler dans la fonction publique, légalisation du mariage civil et du divorce, droit à l’avortement… Ça passe aussi par une mainmise sur leurs enfants à peine nés, et confisqués à leurs parents, par mesure de rétorsion, et dans un but mêlant purification du corps social et punition des populations subversives.

Poster de propagande nationaliste réalisé en 1938 à la gloire de la vision de la femme dans le camp franquiste• Crédits : Visuel de Saenz de Tejada, via Universal History Archive – Getty

En 1982 fut ainsi révélé publiquement qu’à partir de 1940, des milliers de nouveaux-nés ont été soustraits à leurs parents juste après l’accouchement. Sur les lieux-mêmes de l’accouchement. Bien souvent, ils étaient déclarés morts par le personnel médical, sans que les parents ne puissent dire adieu à leur enfant, et même le voir. Bien souvent aussi, le rapt se faisait avec la complicité de l’Eglise catholique, centrale dans les maternités. Ce rôle de l’Eglise est apparu au grand jour au moment-même où le voile a commencé à être levé sur l’ampleur du scandale de ces « bébés volés », « enfants perdus de l’Espagne », comme le montrait le 4 janvier 2013 l’enquête importante réalisée par Marine de la Moissonnière pour Radio France :
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La complicité des institutions religieuses n’a pas grand chose d’étonnant car cette pratique eut quelque chose de l’épuration : d’emblée, les couples victimes ont été plus particulièrement visés parmi les réseaux militants républicains – ou ce qu’il en restait, après 1939. C’était eux qu’on entendait priver de leur lignée pour nettoyer la nation d’une hérédité rouge et subversive. C’était à eux qu’on a pris leurs enfants pour les confier tout spécialement à des couples proches du régime, acquis à la cause nationale franquiste. La manière dont cette cause s’enracine dans une pratique de tri, de contrôle de la population, et finalement des naissances, s’incarne de bien des manières, même si l’historiographie de la période fut tardive et longtemps parcellaire, en Espagne. Le retard est palpable : en 2002, vingt-sept ans après la mort de Franco, le correspondant de Libération en Espagne, François Musseau, écrivait encore au sujet des bébés de “rojos” embastillés (les « rouges »)… puis relégués parmi les fantômes sans nom et sans visage d’une histoire qui fracture le pays :

Que deviendront ces enfants ? Jusqu’à un passé récent, à l’exception de quelques études confidentielles, personne ne s’est intéressé à leur sort.

L’Espagne et sa mémoire

Depuis 2002, la parole s’est frayé un chemin petit à petit. La connaissance, aussi. Toutes deux progressent, mais demeurent largement obstruées par la manière dont l’Espagne a choisi de gérer l’après-franquisme, à la mort du Caudillo, en 1975. Sur place, on a appelé cela « la transition », et le terme dit beaucoup de la part d’ombre et de tabous que cette méthode a impliqué. Aucun cacique du régime franquiste n’ayant été mis en cause après la mort de Franco et le retour de la monarchie, ni le travail de mémoire, ni la documentation tangible des faits ne s’en sont trouvés facilités, comme le soulignait l’historien Bertrand Pellistrandi dans l’émission « Concordance des temps » le 10 novembre 2018 sur France Culture :
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Pour dire (enfin) cette histoire longtemps occultée, les données sont éparses, difficiles à objectiver, aussi : on a découvert par exemple que les bébés arrivés en prison avec leur mère n’étaient pas enregistrés. On sait aussi aujourd’hui que beaucoup sont réellement morts : dans Les Enfants perdus du franquisme, le documentaire très important de Montserrat Armengou, parmi les premières pierres d’une entreprise de dévoilement qui fut si laborieuse, on apprend qu’à la prison de Saragosse, au Nord-Est du pays, 42 bébés pouvaient mourir la même semaine du fait des conditions d’hygiène ou de la malnutrition. L’eau manquait par exemple cruellement derrière les murs de ces enceintes cachées, et beaucoup d’enfants sont morts de dysenterie.

On sait encore que d’autres ont été laissés pour mort, pour être ensuite donnés ou vendus. Mais combien ? D’après les témoignages recoupés depuis plus de trente ans, il apparaît aujourd’hui que ce scandale des bébés volés eut une sorte de laboratoire. D’antichambre de l’horreur, si l’on peut dire. Cet antichambre a plusieurs adresses, qui sont les coordonnées des centres pour jeunes filles du « Patronato de Protección a la Mujer », la “Fondation pour la protection de la femme”. Emanation du régime nationaliste, l’institution a ouvert plusieurs centres pour jeunes filles, en fait de véritables lieux d’éducation surveillée, autant dire des prisons pour mineures. Des filles de républicains y étaient envoyées par mesure de rétorsion, des jeunes femmes au militantisme précoce aussi, dans un même but : redresser leur morale défaillante. D’autres n’avaient pas un lien aussi clair au camp républicain, mais se trouvaient enceintes. Mineures et enceintes : incompatibles, donc, avec la révolution morale portée par le Caudillo. Entre ces murs derrière lesquels les voilà cantonnées, des religieuses étaient chargées de s’occuper de ces pensionnaires jusqu’à leur accouchement.

« Grâce à toi Franco ce foyer existe », le slogan d’une affiche de propagande nationaliste intitulée « Famille unie pour le régime franquiste »• Crédits : Auteur inconnu via Wikicommons

Arrêtée en 1974, un an avant la mort de Franco le jour de l’assassinat du dernier leader anarchiste espagnol, Consuelo García a fréquenté l’un de ces centres, celui de Peñagrande. Un lieu occulte de la dictature, à moins de vingt kilomètres du centre de Madrid. Ses parents se sont-ils rendus complices de son arrestation ? Au journal El Mundo (traduit par Courrier international), elle racontait en mai 2012 que sa mère avait débarqué un beau jour chez eux, en Catalogne, accompagnée d’un médecin, qui lui avait fait une piqûre. Puis ce fut un écran noir, et son réveil, du côté de Madrid, à Peñagrande.

Consuelo Garcia avait 15 ans, elle n’attendait pas d’enfant mais avait été envoyée là, au secret, pour “rébellion”. A elle qui avait participé à des manifestations défiant le régime autoritaire, on réservait des cours de religion, prière obligatoire et travail gratuit. C’est là, à Peñagrande, qu’elle raconte avoir découvert les vols d’enfants, sur lesquels elle travaillera ultérieurement :

Je me rappelle qu’un jour, deux filles de Peñagrande qui venaient d’accoucher sont arrivées dans mon centre. Elles avaient la poitrine bandée et pleuraient en disant qu’on leur avait retiré leur enfant. Et ça ne nous choquait même pas ! Tout était institutionnalisé. J’ai rassemblé des documents dans lesquels des religieux s’adressent au centre en disant qu’ils connaissent une très bonne famille catholique qui veut un enfant, et qui demandent qu’on leur en donne un pour éviter la liste d’attente des adoptions. Ils arrangeaient tout entre eux.

Son témoignage est d’autant plus précieux qu’il remonte à 1974, trente-cinq ans après la prise du pouvoir par Franco. Il raconte une longue traîne institutionnalisée, ritualisée. Tellement ritualisée, même, que le trafic d’enfants a duré au-delà de la mort de Franco, le 20 novembre 1975 : la maternité du centre de Peñagrande, devenu un lycée aujourd’hui, a fonctionné jusqu’en 1983. Toujours dans El Mundo, on découvre un autre témoignage d’une pensionnaire, qui date, celui-là, de 1982. Elle s’appelle Loli et raconte ces couples qui venaient visiter la garderie du centre comme on va faire ses courses : « Tous les berceaux étaient alignés. Nous savions toutes qu’ils étaient venus choisir l’enfant qu’ils allaient emporter, comme au marché”. Et puis aussi, cette fille qui un jour s’est jetée d’en-haut de l’escalier, hurlant qu’on lui avait volé son bébé.

Il y a quelque chose de sidérant à lire, à guetter ces témoignages, les dénicher au détour des enquêtes qui ont débouché si tardivement sur le premier procès des bébés volés du franquisme, qui démarrait enfin à l’automne 2018. Au fur et à mesure, d’autres populations furent ciblées à leur tour. Des foyers peut-être moins politisés mais réputés « déviants » aux yeux du régime nationaliste, des unions où les enfants naissaient hors mariage et des familles pauvres.

On estime aujourd’hui que c’est par appât du gain, moyennant des sommes importantes, que le trafic a perduré au moins sept années au-delà de la mort de Franco. C’est bien cette mémoire-là que l’idée du Parti populaire de proposer aux femmes en situation irrégulières de faire adopter leur enfant moyennant une clémence provisoire de la police des frontières a réactivée.
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Mais cette mémoire n’est pas seulement ardue à mobiliser du fait d’un tabou qui confinerait au refoulement. Elle est aussi difficile à mobiliser parce que l’histoire de la guerre d’Espagne, comme bien d’autres récits de nombreux épisodes historiques, fut massivement (et très durablement) racontée au masculin. Ainsi, tous les premiers travaux sur le combat du camp républicain, internationaliste et anti-fasciste, contre les troupes franquistes ultraconservatrices, ont-ils par exemple invisibilisé la part que les femmes ont pris dans la résistance au nationalisme.

Combattantes républicaines en Catalogne durant la Guerre d’Espagne• Crédits : Heinrich Hoffmann – Getty

C’est vrai pour ce qui concerne ce qui s’est d’abord écrit sur les combats et la part militaire du conflit. C’est aussi vrai pour ce qui concerne plus généralement la répartition genrée des rôles dans les représentations de la résistance – y compris dans les témoignages que publieront les Républicains après coup, qui font succéder l’image d’une « Sainte » à l’étiquette de « Putain des rouges » que les franquistes collaient aux femmes républicaines ravalées à leur ventre ou à leur sexe, 80 ans plus tôt.

Dans la revue Ballast, Susana Arbizu, documentariste, et Maëlle Maugendre, historienne, co-auteures de Libertarias, un ouvrage consacré en 2017 aux femmes dans la guerre d’Espagne, relevaient ainsi ceci :

Il reste donc très difficile de déterminer le rôle des femmes dans ce groupe militant puisque le regard masculin des auteurs se focalise sur les « héros ». Et lorsque les femmes sont présentes dans ces récits, elles sont représentées comme invalides, malades, fragiles. Ricardo Sanz [militant anarcho-syndicaliste, membre de la CNT et figure importante de la résistance armée anti-franquiste, arrivé en France avec la Retirada, NDLR], dans son livre Figuras de la Revolución española, fait un récit bien édulcoré de Pepita Not, qui était sa compagne et la mère de ses enfants, pour la présenter comme une femme bonne, douce et belle qui a consacré sa vie à se sacrifier pour les autres -« Una santa ! ». C’est donc une représentation totalement orientée qui empêche de penser les femmes comme protagonistes de la lutte et comme sujets politiques : au mieux elles accompagnent les actions, ou bien elles sont les gardiennes du foyer assurant les diverses tâches domestiques, mais dans tous les cas elles souffrent et, au pire, n’existent pas.

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Toutefois, il existe en France, au centre d’archives de Nanterre qu’on appelle aujourd’hui « La Contemporaine » (ex-BDIC), un fonds d’archives orales qui documente tout particulièrement la question du genre dans le franquisme, et dans la guerre d’Espagne. Des historiens (et beaucoup d’historiennes) ont éclusé les archives audio-visuelles de ce « Fonds Guérilla antifranquiste », consititué sur le tard, entre 1998 et 2005, en recueillant des témoignages. En 2010, dans la revue Critique internationale, l’historienne Odette Martinez-Maler concluait ceci de son exploration de ce fonds d’archives :
Grâce à ces témoignages, nous comprenons que la stratégie policière de terreur qui visait à éradiquer les foyers de résistance faisait du corps des femmes l’un de ses principaux champs de bataille. Les récits recueillis font nettement ressortir les formes sexuées et sexuelles que prenait une répression qui reproduisait le répertoire des sanctions destinées aux femmes républicaines durant la guerre civile. Sara, Esperanza, Angela, Chelo et Argimira racontent comment les châtiments qu’elles ont subis – la tonte, l’ingestion d’huile de ricin, le viol ou la torture – visaient avec précision leur féminité. Elles décrivent comment, dans les prisons, les femmes étaient atteintes dans leur maternité, torturées à travers leurs enfants. Tous leurs récits témoignent en outre du fait que les femmes n’étaient pas poursuivies en tant qu’opposantes politiques mais utilisées comme des otages civils, afin d’exercer un chantage sur les combattants, auxquels elles étaient liées par des relations de parenté ou d’affection.

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Mis à jour le samedi 2 novembre 2019